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De l'apparitation du feu sur la Terre

Le feu est apparu sur la Terre il y a environ 400 millions d'années ― on en trouve les preuves dans les couches géologiques. Le feu est apparu à ce moment et de cette manière parce que la vie était en train de coloniser la terre et avait créé suffisamment d'oxygène dans l'atmosphère pour permettre la combustion. À ce moment, la foudre pouvait fournir une étincelle de telle sorte que l'oxygène de l'atmosphère et les hydrocarbures sur la terre pouvaient interagir. Le feu est donc littéralement une création du monde vivant. Présentement, un de nos échecs est notre incapacité d'apprécier jusqu'à quel point le feu est biologiquement construit. Ce n'est pas seulement un événement qui affecte les écosystèmes comme un ouragan ou une inondation. C'est quelque chose qui se nourrie de, qui est littéralement soutenue par, une matrice biologique. Vous pouvez avoir un ouragan sans aucune vie autour, mais pas un feu.

Extrait d'une entrevue avec Stephen J. Pyne, Cabinet, Issue 32, Winter 2008-2009, Fire. The Great Integrator: An Interview with Stephen J. Pyne, Jeffrey Kastner and Stephen J. Pyne, Fire in North America, p. 81.

Patrick Lagacé, n'est pas le Québécois le plus lu de toute l'histoire

Photo de Patrick Lagacé de Cyberpresse

Patrick Lagacé n'est pas le Québécois, selon toute vraisemblance, qui a été le plus lu de toute l'histoire.

Errata: Mon billet initial prétendait que Patrick Lagacé était le Québécois le plus lu de toute l'hisoire. Or, je me suis fourvoyé gravement dans mes chiffres. Patrick Lagacé a 1 000 000 de billets consultés par mois, pas par jour, supposition que j'avais faite dans la publication originale. Les calculs ont été ajustés en utilisant un facteur 30, en fonction de cette nouvelle donne.

Par lu, j'entends la somme du nombre de mots lus. On multiplie donc le nombre de mots par le nombre de fois qu'ils ont été lus.

Le blogue de Patrick Lagacé est fort probablement le plus populaire de la blogosphère québécoise. Il a un rang de 12 672 selon Technocratie. Par comparaison, le blogue techno de Bruno G est 4 fois moins influent, en position 48 801. Il est aussi à mon avis celui qui a la plus grande notoriété.

Du côté des publications québécoises sur internet, cela en fait certainement celui qui est le plus consulté.

Du côté de la littérature en format papier, le romancier Québécois le plus vendu serait Yves Beauchemin avec Le matou; traduit en 18 langues, ce livre aurait été vendu à 1 500 000 exemplaires.

Le matou, en format de poche, a environ 600 pages. Si chaque édition vendue a été lue 1 fois, cela fait un total 900 millions de pages lues (600x1 500 000).

Posons qu'un billet de Patrick Lagacé équivaut à une page du roman d'Yves Beauchemin.

Selon mes sources, Patrick Lagacé a 1 000 000 de billets consultés par jour mois. Si chaque billet consulté est lu, il faut donc 27 000 jours à Patrick Lagacé pour avoir un lectorat équivalent à Yves Beauchemin, c'est-à-dire 27 000 millions de lectures. 27 000 jours, c'est moins de 3 ans 73 ans. Or, Patrick Lagacé publie sur Cyberpresse depuis novembre 2006, c'est-à-dire depuis plus de 900 jours en date de publication de ce billet. S'il n'a pas déjà dépassé Yves Beauchemin, il le fera dans les prochains mois.

Tout ces calculs, même en considérant les approximations qui sont faites, m'amène à conclure que Patrick Lagacé n'est pas le Québécois le plus lu de toute l'histoire du monde. Ce serait plutôt Yves Beauchemin.

Mise à jour (3 septembre 2009) : Patrick lagacé parle de ce billet sur son blogue.

1965: Le syndicalisme selon René Lévesque

Ce film, intitulé Le "vrai" syndicalisme, pourquoi?, a été donné à la Cinémathèque québécoise qui l'a restauré. Par la magie de l'internet, nous pouvons aujourd'hui écouter René Lévesque nous faire un exposé magistral sur sa vision du syndicalisme. C'était en 1965.

Une bonne partie de l'analyse de Lévesque tient toujours la route quarante ans plus tard, notamment lorsqu'il parle de l'anonymat des propriétaires d'entreprises.

Et il a une belle calligraphie le bougre.

Perraultiser internet

Image du film « Pour la suite du monde »

Pierre Perrault est un documentariste québécois (1927, 1999) qui a donné naissance au cinéma-direct, plus tard rebaptisé cinéma-vérité en France. Le premier film de ce mouvement a été réalisé en 1963, il s'agit du premier film de la trilogie de l'Île-aux-Coudres: Pour la suite du monde.

Pierre Perrault, voulant donner un accès direct à ce qu'étaient vraiment les gens de l'Île-aux-Coudres, mit à profit une récente innovation technique: la synchronisation d'un magnétophone et d'une caméra. Aujourd'hui, cela peut sembler une évidence mais, avant cette époque, l'appareillage pour enregistrer le son était trop encombrant et la synchronisation avec l'image peu fiable. La bande sonore des documentaires était donc créée en parallèle et apposée aux images lors du montage. Tous les films qui n'ont pas été enregistrées en studio, avant 1963, ont une bande sonore artificielle.

Plutôt que d'utiliser une voix radio-canadienne hors champ, qui ne ressemble en rien au langage des canadien-français, Pierre Perrault laisse la parole aux habitants de l'Île-aux-Coudres afin qu'ils se racontent eux-mêmes. Ils s'expriment avec leur joual et leur tournure poétique des mots d'usage courant, mots qui composent leur quotidien. C'est la toute première fois qu'un documentaire présente des hommes tels qu'ils sont dans leur milieu, sans mise en scène ni artifice.

Ce n'est pas en Europe ni aux États-Unis que ceci s'est produit, mais bien chez nous au beau milieu du fleuve St-Laurent, sur une île dont les habitants étaient décrits jusqu'alors comme étant sans histoire parce que trop occupé à survivre.

D'une part, ce nouveau cinéma de Pierre Perrault a vu le jour grâce à la technologie de ce moment mais, d'autre part, Perrault a utilisé cette technologie non pour faire des films à succès, mais pour explorer les racines de son propre peuple, alors confronté au choc de la modernité au début de la Révolution tranquille. À l'inverse d'un cinéma d'isolement, c'est plutôt un cinéma universel qu'il a ainsi créé.

Aujourd'hui, une autre révolution technologique est survenue: internet. Le premier réflexe est d'utiliser cette technologie pour tenter de comprendre le monde dans sa globalité, dans son ensemble. Mais ce n'est probablement pas en visant des marchés internationaux à l'aide de produit culturel de masse, et certainement pas en faisant un culte au mégapixel ou à l'outil suprême de consommation numérique, que nous atteindrons la part de l'universel de l'homme.

C'est plutôt en racontant le particulier et ce que l'on connaît le mieux, nous, que nous parviendrons à toucher l'universel, et peut-être à percevoir des nouveaux aspects de l'homme. Dans cette optique, la technologie sert les mêmes fins que l'art.

Et tout comme Pierre Perrault créa le cinéma-direct à quelques kilomètres au sud de Charlevoix, sur une île isolée, de même nous pouvons nous-mêmes explorer les moyens technologiques, ou que nous soyons. C'est dans l'oeil de l'observateur que se trouve la beauté et cet oeil est superposé d'un cerveau qui se doit de travailler à communiquer ce qu'il voit, peu importe où il se trouve. La technologie doit être utilisée dans ce sens.


L'ONF, qui produisait les films de Pierre Perrault, a mis en ligne sur son fantastique site web les 3 films de la trilogie de l'Île-aux-Coudres en version intégrale:
1. Pour la suite du monde
2. Le règne du jour
3. Les voitures d'eau

Pour ceux qui préfèrent les voir sur leur télévision, vous pouvez aussi commander la trilogie en format DVD. Le coffret contient un livret dont la lecture mérite amplement sont achat. Et la publication d'un billet sur son blogue.

Le bec et les ongles de Josée Verner

Il y a des expressions qui apparaissent dans les médias et qui disparaissent par la suite. Des modes de vocabulaire si l'on veut.

Ces expressions sont soient l'effet d'un événement important, pensons à nos armes de destructions massives, ou encore popularisées par un personnage.

On se souviendra bien sûr de l'arrivé du mot prorogation au mois de décembre dernier.

Ces temps-ci, dans le cadre du scandale de la fête, ou commémoration, de la défaite des plaines d'Abraham, il est impossible de lire la position de Josée Verner sans qu'il soit ensuite question du fait qu'elle a défendu le projet «bec et ongles».

J'ignore de qui vient la première citation, mais chapeau, elle a fait des petits.

Le chandail

Billet de 5$ canadien. Côté avec les enfants qui jouent au hockey.

Sur le 5$ canadien dans vos poches, il y a des enfants qui jouent au hockey sur un des côtés. La personne attentive aura remarqué la citation de Roch Carier qui s'y trouve:

Les hivers de mon enfance
étaient des saisons longues, longues.
Nous vivions en trois lieux:
l'école, l'église et la patinoire; mais
la vraie vie était sur la patinoire.

Profitons de notre merveilleux hiver pour écouter, une autre fois, ce compte d'où est tirée cette citation.

D'ailleurs, le blogue de l'ONF nous indique que c'est Un magnifique film d’animation signé Sheldon Cohen est né de cette histoire, toujours d’actualité par les comportements et les sentiments universels qu’elle évoque.

Je suis bien d'accord, recevoir un chandail des Maple Leafs a de quoi rendre un enfant malheureux, peu importe l'époque ou le lieu.

La dette américaine

Pendant des années, on a appris sur l'environnement, réchauffement climatique oblige.

Pendant les prochaines années, on va apprendre sur l'économie, crise financière oblige.

Commençons par une petite demie-heure sur l'économie américaine grâce au film I.O.U.S.A.

Une grande partie de l'analyse de l'économie américaine ne s'applique pas au Canada. Notons cependant 3 parallèles possibles:
1- Les gouvernements de droites et les réductions d'impôts augmentent sérieusement les déficits;
2- L'augmentation de la charge financière due à la retraite des baby-boomers;
3- Le déficit de leadership.

Via Michel Dumais.

Le premier film français à l'ONF

L'ONF a été créé en 1939 dans un effort de propagande du gouvernement du Canada. Il ne faut donc pas s'étonner si le premier film français de l'ONF vise le recrutement dans le premier et seul régiment francophone de l'armée canadienne à cette époque, le Royal 22e régiment.

Je vous invite à écouter ce film, Un du 22e, où on y parle de machines et où on voit ces dites machines foncer sur des arbres debouts pour les abattre.

Pourquoi les Italiens de Montréal parlent-ils anglais?

C'est vrai ça. Pourquoi les Italiens de Montréal parlent-ils anglais? Parce qu'à bien y penser, ils sont catholiques, les quartiers où ils ont d'abord émigré étaient dans la partie francophone de Montréal (Petite Italie et Saint-Léonard) et, linguistiquement parlant, l'italien est plus proche du français que de l'anglais.

En cherchant la réponse à cette question, je me suis rendu compte qu'une bonne partie de l'histoire qui répond à cette question illustre bien l'histoire du Québec du XXe siècle. Une réponse en trois partie:
1. Première vague d'immigration italienne
2- Deuxième vague italienne: l'après-guerre
3- De la loi 63, à loi 22, à la loi 101

Les extraits proviennent des 2 livres intitulés « Histoire du Québec contemporain ». Les références complètes sont dans la section Références à la fin du billet. J'indique de quelles pages sont tirées les extraits au début de chacune des trois sections.

1. Première vague d'immigration italienne

Tome I: pp. 60-61

Le Québec ne compte que peu d'Italiens au 19e siècle. Il s'agit surtout d'hommes d'affaires ou d'artisans statuaires trouvant un bon marché pour leurs produits dans les églises et les institutions religieuses. Ce noyau initial donnera à la communauté ses premiers notables. Vers la fin du siècle, toutefois, s'amorce un changement important avec le début d'immigration de masse. C'est l'époque où les Italiens, tout en continuant à fournir une abondante main-d'oeuvre à l'Europe du Nord, commencent à prendre la route des Amériques et de l'Océanie. Ceux qui viennent au Québec ne représentent qu'une mince partie de ce vaste mouvement migratoire, qui amène des millions d'Italiens, surtout en provenance du Sud, à fuir la mise qui règne dans leur pays.

Le flux migratoire vers le Québec est amorcé par des agents d'emploi fournissant aux grandes compagnies de chemins de fer les milliers de manoeuvres dont elles sont besoin en cette période d'intense construction. Eux-mêmes originaires d'Italie, ils y recrutent des paysans espérant accumuler le capital nécessaire à l'achat d'une terre et qui voient leur migration comme temporaire. Ces agents d'emploi, les padroni, exploitent de multiples façons une main-d'oeuvre connaissant mal les conditions prévalant dans le pays d'accueil. Le plus célèbre est Antonio Cordasco, que ses hommes consacrent roi des travailleurs italiens de Montréal en 1904. Ses agissements provoquent d'ailleurs, la même année, la mise sur pied d'une commission d'enquête par le gouvernement fédéral.

Avec les années, au fur et à mesure que les effectifs de la communauté italienne augmentent, le monopole des padroni s'effrite. La migration s'organise de plus en plus dans le cadre de réseaux familiaux, ceux qui sont déjà installés à Montréal faisant venir leurs parents et leurs amis et les prenant en charge à leur arrivée. On assiste ainsi, comme le souligne l'historien Bruno Ramiez, au passage de la migration temporaire à l'installation permanente. En témoigne la création successive par l'Église catholique, en 1905 et 1910, de deux paroisses nationales pour les Italiens. La population d'origine italienne de Montréal atteint déjà 7000 en 1911 et plus de 20 000 en 1931. Elle vient principalement de deux régions du sud de l'Italie, le Molise et la Campanie. La majorité des nouveaux venus sont des travailleurs agricoles sans qualifications professionnelles; au Québec, ils occupent surtout des emplois de manoeuvres dans la construction. Au début, la migration est essentiellement masculine. Les nouveaux venus qui choisissent de s'installer font ensuite venir leur épouse ou leur fiancée. Mais avec le temps, comme le montre l'historienne Sylvie Taschereau, une proportion croissante d'immigrants épousent des jeunes filles d'origine italienne nées ou élevées au Québec. Ainsi se complète la transition d'une communauté immigrante à une communauté ethnique. En effet, même si les Italiens ont, dans leurs principaux lieux d'implantation, des institutions qui leur sont propres, églises, épiceries, cafés, ils s'insèrent dans la société ambiante et, d'Italiens, deviennent des Québécois d'origine italienne. Ils constituent le deuxième groupe en importance, après les Juifs, qui ne soit pas d'origine française ou britannique.

À la fin de cette période, Mussolini, au pouvoir en Italie depuis 1922, cherche à étendre son emprise sur la diaspora. Une partie de la communauté s'identifie au fascisme, ce qui est source de tensions et de divisions et entrainera l'internement d'un certain nombre de personnes pendant la Deuxième Guerre mondiale.

2- Deuxième vague d'immigration italienne: l'après-guerre

Tome II, pp. 221-222

Les pays d'origine de ces nouveaux Québécois sont beaucoup plus variés qu'avant la guerre, alors que 40% de tous les immigrants venaient des Îles britanniques; cette proportion n'est plus que de 18% dans l'après-guerre. Ce sont maintenant les Européens du Sud qui forment les contingents les plus importants: ils représentent 32% des étrangers qui s'installent au Québec entre 1946 et 1960, les italiens comptant à eux seuls pour plus de la moitié de ce groupe. Le visage du Québec, et en particulier celui de Montréal, est fortement transformé par cette vague d'immigration […]. Notons seulement, pour l'instant, que la proportion de Québécois nés à l'étranger passe de 5,6% en 1951 à 7,4% en 1961.

Ne voyant pas l'importance du phénomène et ne se sentant nullement concerné par l'intégration des immigrants, l'État québécois ne dispose d'aucune structure d'accueil officielle. Ce sont les communautés elles-mêmes qui se chargent de recevoir et d'aider les nouveaux venus. Les Juifs de Montréal, par exemple, ont des organismes communautaires et des associations bénévoles qui s'occupent de rapatrier les victimes du nazisme et de leur prêter main forte pour leur établissement au pays. Pour d'autres groupes, l'entraide repose souvent sur les réseaux de parenté ou sur les solidarités villageoises: parmi les immigrants italiens, par exemple, beaucoup viennent rejoindre des membres de leur famille ou de leur village d'origine déjà installés dans certains quartier de Montréal, et qui les aident à se trouver un logement ou un emploi et à s'habituer à leur nouvel environnement. Les divers communautés de Néo-Québécois ont aussi leurs paroisses nationales et leurs organisations.

Même s'ils ont tendance à vivre entre eux et à se regrouper dans certains quartiers de la métropole où ils conservent leur langue et leurs usages, les Néo-Québécois, de façon générale, choisissent de s'intégrer au groupe anglophone. Souvent mal informés de l'existence d'une majorité francophone au Québec avant leur départ pour le Canada, ils sont amenés, par leur désir de mobilité sociale et de réussite, à opter pour la langue la plus prestigieuse à leurs yeux, car elle est celle de la majorité du continent et du groupe qui, au Québec même, domine la vie économique. Pour les Italo-Montréalais, qui envoient leurs enfants dans les écoles catholiques, l'après-guerre marque à cet égard un net renversement d'attitude, la grande majorité choisissant maintenant l'instruction en anglais, contrairement à ce qui se passait jusque-là. Il faut dire, toutefois, que le système d'enseignement francophone se montre peu ouvert aux immigrants, et même carrément hostile aux non-catholiques, même s'ils sont de langue française.

3- De la loi 63, à loi 22, à la loi 101

Tome II, pp. 603-605

La crise éclate à Saint-Léonard, en banlieue de Montréal, où la minorité d'origine italienne envoie ses enfants dans des classes dites bilingues où près des trois quarts des cours sont donnés en anglais. En 1967, les commissaires d'école décident que les classes bilingues seront remplacées par des classes unilingues francophones. Des Italo-Québécois résistent à cette mesure et créent la Saint Leonard English Catholic Association of Parents. En retour, des francophones mettent dur pied le Mouvement pour l'intégration scolaire (MIS). La bataille se déroule sur plusieurs fronts à la fois: auprès du gouvernement, devant les tribunaux, dans les médias et même dans la rue. Une manifestation organisée à Saint-Léonard par le MIS, en 1969, tourne à l'émeute. Chaque groupe obtient des appuis de l'extérieur et le conflit prend une envergure nationale.

Dès les événements de Saint-Léonard , les enjeux sont posés. D'un côté, les tenants du libre choix veulent laisser tous les parents du Québec libres de choisir la langue d'enseignement de leurs enfants. De l'autre, les partisans de l'unilinguisme français veulent imposer l'école française à tous, bien que certains soient prêts à reconnaître des droits acquis à la minorité d'origine britannique. À la primauté des droits individuels s'oppose ainsi la primauté des droits collectifs. Les Italo-Québécois sont à la fois acteurs et enjeux de ce confilt. Ils défendent des positions qui leur sont propres, en choisissant l'anglais pour leurs enfants et en s'opposant à une attitude qui leur semble discriminatoire puisqu'elle leur imposerait un traitement différent de celui des Britanniques. En même temps, ils se trouvent impliqués dans un conflit qui n'est pas d'abord le leur: la lutte de pouvoir entre Canadiens anglais et Canadiens français. Les premiers les utilisent comme troupes de choc pour défendre leurs propres intérêts, alors que les seconds veulent les intégrer à l'univers francophone ou à tout le moins les empêcher de grossir les rangs des anglophones.

Après une première tentative en 1968, le gouvernement unioniste de Jean-Jacques Bertrand intervient en faisant adopter, en 1969, la loi 63 qui consacre le principe du libre choix tout en proposant des mesures incitatives pour promouvoir l'usage du français dans la société. Cette orientation est vivement contestée dans les milieux nationalistes francophones. Un Front du Québec français s'organise et mène une vigoureuse campagne d'opinion publique. À l'Assemblée nationale, quatre députés mènent la lutte au projet de loi 63, alors que dans les rues de nombreuses manifestations ont lieu. Cette agitation contribue à la défaite du gouvernement Bertrand.

Le nouveau premier ministre, Robert Bourassa, décide d'attendre, avant d'intervenir dans ce domaine, le rapport de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, créée en 1968 par son prédécesseur, et présidée par le linguiste Jean-Denis Gendron. Le rapport n'est déposé qu'à la fin de 1972. La commission fait un grand nombre de recommandations sur plusieurs aspects de la question linguistique. La première donne le ton à l'ensemble: «Nous recommandons que le gouvernement du Québec se donne comme objectif général de faire du français la langue commune des Québécois, c'est-à-dire, une langue qui, étant connue de tous, puisse servir d'instrument de communication dans les situations de contact entre Québécois francophones et non francophones.» La commission s'intéresse particulièrement au monde du travail qu'il importe de franciser. Elle affirme que le gouvernement a tous les pouvoirs pour légiférer en matière de langue d'enseignement mais ne propose pas de politique à cet égard.

S'inspirant du rapport Gendron, le gouvernement Bourassa fait adopter en 1974 le projet de loi 22 qui consacre le français comme la langue officielle du Québec et qui veut lui assurer la primauté dans le monde du travail et dans plusieurs secteurs d'activité. Le libre choix de la langue d'enseignement est désormais limité: seuls les enfants pouvant témoigner, au moyen de tests, de leur connaissance de l'anglais auront accès à l'école anglaise. L'adoption de la loi 22 relance la bataille linguistique: les groupes nationalistes et indépendantistes lui reprochent d'accorder trop de privilèges à l'anglais et de ne pas affirmer suffisamment les droits du français, alors que de ce nombre anglophones l'attaquent pour les raisons inverses. Les tests linguistiques deviennent bientôt, aux yeux des anglophones et des allophones, le symbole de l'autoritarisme francophone et de l'inégalité de traitement dont ils se sentent victimes. Pour la deuxième fois, en 1976, la question linguistiques contribue à la défaite d'un gouvernement.

Arrivés au pouvoir, les péquistes de René Lévesque présentent à leur tour, en 1977, leur solution. La loi 101 va plus loin que la loi 22 dans l'affirmation de primauté du français au travail et sur la place publique. Elle restreint encore plus l'accès à l'école anglaise. Elle est surtout beaucoup plus contraignante que la précédente. Adoptée après un long et houleux débat à l'Assemblée nationale, la loi 101 jouit d'un solide appui dans l'opinion publique francophone. Elle est cependant combattue énergiquement par les dirigeants anglophones et allophones. Regroupés au sein de l'organisation Alliance Québec, ceux-ci choisissent de contester la loi devant les tribunaux et réussissent à en faire invalider plusieurs parties. Même si la question linguistique continue à susciter des débats, les données du problème ont changé car vers la fin des années 1970, les francophones sont plus solidement établis aux commandes de l'économie et de la société qu'ils ne l'étaient une décennie plus tôt.

Références

Histoire du Québec contemporain, tome I, De la Confédération à la crise (1867-1929), Linteau-Durocher-Robert, Boréal compact, Montréal, 1989, ISBN 2-89052-297-0

Histoire du Québec contemporain, tome II, Le Québec depuis 1930, Linteau-Durocher-Robert-Ricard, Boréal compact, Montréal, 1989, ISBN 2-89052-298-9

Ent'deux joints tu pourrais écrire un billet

Extrait de la biographie de Pierre Bourgault:

Guillement français, ouverture

Un jour, le texte d'une chanson lui vient presque d'un seul trait: « Ent' deux joints tu pourrais faire queq'chose/ Ent' deux joints tu pourrais t'grouiller l'cul ». Cette chanson, baptisée tout naturellement Ent' deux joints, sera sa plus célèbre.
« Il l'a écrite devant moi très vite, en moins de 30 minutes », se souvient Steve Fiset. Bourgault veut tout de suite la donner à Robert Charlebois. Afin de la lui présenter, il organise chez lui un repas auquel prend aussi part Geneviève Bujold, toujours belle, énergique, intelligente et tranchante.
La rencontre ce soir-là est très vive, se rappelle Robert Charlebois.

Ça avait été vraiment bien arrosé et bien « jointé » aussi. Bourgault m'avait alos montré Ent' deux joints. Je pense qu'il n'y avait pas encore de refrain. C'est moi qui avais trouvé le « grouille, grouille, grouille-toi l'cul ». Ce n'était pas monté comme une chanson. Mais je n'ai fait au fond que le montage et la musique. Tout était là! Je crois qu'il en a été fier toute sa vie. Bourgault était convaincu, dès le départ, qu'il avait quelque chose d'extraordinaire pour moi. Et c'est devenu en effet un très gros hit. Le lendemain de notre rencontre, la chanson était terminée.

La chanson dépeint tout à la fois une situation historique et ses conséquences, selon la perspective anticolonialiste de Bourgault, avec une remarquable économie de moyens. Le refrain est scandé comme un appel à l'action, urgente, nécessaire, alors que le coeur de la chanson s'applique à projeter des instantanés de la condition québécoise.

Ta soeur est aux États ton frère est au Mexique
Y font d'l'argent là-bas pendant qu'tu chômes icitte
T'es né pour un p'tit pain c'est ce que ton père t'as dit
Chez les Américains c'pas ça qu't'aurais appris

Y t'reste un bout' à faire faut qu't'apprennes à marcher
Si tu fais comme ton père tu vas t'faire fourrer
Ah j’sais qu't'es en hostie pis qu't'en as jusque là
Mais tu peux changer ça vite ça presse en maudit
Ent'deux joints tu pourrais faire qu'qu'chose
Ent'deux joints tu pourrais t'grouiller l'cul

T'as un gouvernement qui t'vole à tour de bras
Blâme pas l'gouvernement mais débarasse-toé z'en
Couche-toé pas comme un chien pis sens-toé pas coupable
Moé j'te dis qu't'es capable c'pays-là t'appartient

[…]

T'a pas besoin d'crier t'a juste à te t'nir debout
Ça sert à rien d'brailler mais faut qu't'ailles jusqu'au bout
T'a rien à perdre vois-tu parc'qu'ici au Québec
Tout commence par un Q pis fini par un bec
Ent'deux joints tu pourrais faire qu'qu'chose
Ent'deux joints tu pourrais t'grouiller l'cul

Cette chanson, en un sens, peut aussi être vue, comme d'autres qu'il a écrites, telle une synthèse de sa propre vie : les joints, les déceptions nombreuses, une famille vivant en bonne partie aux États-Unis, les difficultés économiques, la rage au ventre transmuée en force d'action, avec au final la joie que procure une histoire de cul confondue avec le bonheur lui-même. Tout l'homme est dans cette chanson, autant que son peuple lui-même.

Guillement français, fermeture

Source: Bourgault, Jean-François Nadeau, Lux, 2007, 610 pages, ISBN : 978-2-89596-051-5, pp. 366-368.

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