Titane : élément 22
Deuxième partie : les gamblers

Miguel Tremblay
14 décembre 2003

C'est un fait reconnu que ceux qui vivent des épreuves pénibles et des chagrins profonds sentent le besoin, pour les dépasser, de les rendre en quelque sorte instructifs pour les autres.

D. Pelletier
L'expression : de l'étonnement pour soi
  1. Première partie : la fracture
  2. Deuxième partie : les gamblers
    1. Préface
    2. Le retour
    3. La maison
    4. L'inquiétude
    5. Admission à l'urgence (prise II)
    6. Après l'opération (prise II)
    7. Petit traité de statistiques
    8. Le picc line
    9. Le quotidien
    10. Fin du deuxième séjour
    11. Quoi faire en attendant?
  3. Troisième partie : les deux tours
  4. Quatrième partie : épilogue

Préface

La maladie étant une expérience marquante, profonde et à la fois très personnelle, il m'arrivera, tout au long de cette deuxième partie, de faire des observations sur les gens plutôt que sur les situations. Toute narration se devant de faire une mise en contexte, mon état d'esprit et les relations avec tous les intervenants que je dus rencontrer eurent un plus grand rôle que les lieux où se sont déroulés les événements, bien que ceux-ci n'en soient pas pour autant exclus.

Je tâcherai autant que possible de me remettre dans la peau de ce Miguel, type déjà sympathique à cette époque de l'automne 2002.

Pourquoi ne pas commencer cette partie par la lecture de l'addenda de la première partie?

Le retour

Dans ma grande sagesse, je savais que je n'allais pas pouvoir me maintenir en station debout avant un temps certain. Il ne reste alors que deux options : assis ou couché. Et encore, si je n'étais pas couché, il fallait tout de même que ma jambe gauche, dite la maganée, soit à la hauteur de ma taille ou plus haut. C'est que lorsqu'elle est à la verticale, le pied en bas, le sang s'accumule et exerce une douloureuse pression. La solution pour ne pas que ceci se produise est fort simple : il suffit de placer la jambe en position horizontale ou, encore mieux, avec un léger angle vers le haut.

Deux stations, deux meubles : un lit et un canapé. Pour le lit, plutôt le matelas, j'étais bien pourvu. Un récent changement dans ma vie amoureuse m'avait contraint à un nouvel achat et j'avais profité de ma presque aussi récente condition de jeune professionnel pour acquérir la Cadillac des matelas.

Côté canapé, c'était moins rose. Je ne possédais que le divan que ma soeur m'avait donné et, bien que très utile lorsque l'on a rien pour meubler un salon, a la particularité d'avoir un dossier plus haut qu'il n'y a de place pour s'asseoir. Pas très confortable pour y passer ses longues journées étendu à regarder la télé. J'en suis ainsi arrivé à la conclusion que je devais m'acheter un canapé tout neuf, canapé qui aurait toutes les qualités étant donné l'utilisation que j'allais en faire au cours des prochaines semaines.

C'est ainsi qu'en quittant l'hôpital je confie à Vincent que j'aimerais bien aller magasiner les canapés avant de rentrer à la maison. On n'aura qu'à s'arrêter en chemin à une pharmacie quelconque pour ma prescription de calmants. Vincent me regarde d'un air plutôt sceptique en me demandant si j'en suis bien certain et, vu la direction que nous prîmes, il faut croire que oui.

Je me tasse côté passager dans l'auto de Vincent et on part pour l'est, vers je ne sais plus quel magasin. On croise une pharmacie avec stationnement sur Jean-Talon et nous nous y arrêtons. Je me saisis de mes béquilles toutes neuves en aluminium et je m'extirpe de la voiture. Dans les pharmacies, le bureau des prescriptions se situe toujours à l'arrière, le plus loin possible de la porte d'entrée. J'ignore s'il y a une raison à cela mais c'est le long de ce parcours que je me suis rendu compte que je m'étais probablement surestimé (peut-on le croire?). Mon besoin de calmants a rapidement eu la priorité sur le désir de m'asseoir confortablement à la romaine. Je retourne illico à l'intérieur de la verte Tercel en léguant ma prescription à Vincent.

Note à moi-même : si on a besoin de calmants, on a besoin de quelqu'un pour aller les quérir à notre place. Il est aussi impertinent de prévoir une quelconque activité.

Ma tentative de magasinage avorta de cette manière. Où allait-on? Je ne m'en souviens plus. Je sais où se trouve cette pharmacie par contre.

La maison

Bref, c'est après un petit détour à la pharmacie que je retrouve mon chat qui m'attendait sur le sofa. Je recommence alors mon cycle des calmants.

Mon chat Mitaine sur le sofa

La température qui régnait alors sur Montréal était encore tout aussi lourde (voir les tableaux plus bas). Astronomique pour un mois de septembre. La nuit, étendu sur son lit, nos membres ne sont jamais assez éloignés les uns des autres pour dissiper la chaleur, même en adoptant la formation de l'étoile. On se réveille groggy en se désespérant d'être aussi fatigué et de ne pouvoir se régénérer par le sommeil. Il ne reste qu'à ajouter la douleur due à un os essayant de ne faire qu'un avec lui-même en s'appuyant sur une barre de titane pour avoir une idée de mes périodes consacrées au sommeil, sommeil qui n'était pas du tout en phase avec le soleil.

Variation de l'humidité relative pour la période du 8 septembre au 19 septembre 2002 à Montréal
Variation de la température pour la période du 8 septembre au 19 septembre 2002 à Montréal

La vie, c'est dans les détails qu'elle se situe. Il y a bien sûr les moments flamboyants qui nous marquent mais, à bien y penser, ce n'est pas ce qui occupe la majorité du temps. Les détails c'est : faire son lavage, aller se chercher un verre d'eau, nourrir le chat, fermer les rideaux, arroser les plantes, faire à manger, mettre une cassette dans le lecteur vidéo, ramasser une fourchette qui traîne sur la table. Toutes ces choses que je ne pouvais faire. C'est là que c'est pesant d'être cloué au lit. Dans l'accumulation de ce que l'on ne peut désormais plus faire.

Heureusement un apèsement moral est possible. Premièrement, dans la certitude que cette situation est temporaire; deuxièmement, par les gens, famille et amis, qui viennent pour aider et exécuter les mille et une demandes du quotidien. Pendant un mois, mon appartement a vu défiler nombre de personnes sans qui je n'aurais pu m'organiser. Les repas, surtout les soupers, que j'eus durant cette période furent, malgré le reste, de beaux moments.

Chacune de mes équipes est venu me rendre visite le soir de leur match respectif (mardi et jeudi). Tous ont pu se rendre compte que l'ultimate peut être un sport dangeureux. Ce sont d'ailleurs les seules personnes, en plus de ma future physiothérapeute, qui ne s'esclaffent pas en pensant que je me suis fait cette blessure en courant après un frisbee.

J'ai des gens à la maison à tous les jours, alcool et marie-jeanne se consomment en abondance. Ma soeur est la surintendante de tout ce qui concerne le ravitaillement et le rangement. Elle a même lavé mon toaster, sans compter le fait que j'ai maintenant une réserve de Tupperware digne de ce nom. C'est en très grande partie grâce à elle et à son suivi des « dossiers » que mon appartement est resté décent. En fait, il s'est même amélioré pendant cette période. J'ai aussi profité de tout ce temps libre pour visionner les quelques 20 épisodes d'Albator que je n'avais toujours pas vu. C'est moins bon que dans mon souvenir d'enfance.

Pas de souci côté pécuniaire non plus. L'argent est fourni par mon assurance-invalidité qui me verse, de façon non imposable, les deux tiers de mon salaire brut, ce qui revient au même montant que si je travaillais, au dollar près. En résumé, pendant un mois je vis comme un prince.

L'inquiétude

Ma jambe, après quatre semaines, demeurait douloureuse. Depuis mon départ de l'hôpital, une espèce de bosse se trouvait sur le côté intérieur de ma jambe. Mon orthopédiste m'avait dit, à ma visite après ma première semaine à la maison, qu'il s'agissait en fait « d'éclats papillons » et que le tout allait se résorber dans les prochaines semaines. Qui suis-je pour en douter?

Le vendredi 6 septembre, je suis invité à pendre la crémaillère chez Guillaume, un copain du Saguenay qui habite à un coin de rue de chez moi. Je me promène suffisamment à l'aise en béquilles pour pouvoir espérer m'y rendre et revenir par mes propres moyens.

J'arrive chez Guillaume assez tôt, histoire de pouvoir monopoliser deux chaises, une pour mon popotin et une autre pour étendre ma jambe, sans être obligé de demander à deux personnes de se lever (sans compter une cent soixante-dixième narration du pourquoi j'ai une jambe cassée). Les gens qui se présenteront à cette soirée regarderont ma jambe fracturée avec suffisamment de stupeur au visage pour faire naître le doute en moi. La bosse sur le côté de ma jambe aurait-elle grossi jusqu'à prendre une dimension anormale? Difficile à dire car ma jambe était très enflée lorsque j'ai reçu mon congé de l'hôpital. Une bosse aurait pu être camouflée à l'intérieur de cette inflammation et immerger lorsque ma jambe a repris sa taille normale. Une autre hypothèse pourrait être celle du principe que « l'on ne voit pas ses enfants grandir » les voyant tous les jours, ce qui fait que je ne m'en serai pas rendu compte. Possible aussi.

Jambe de profil

Je rentre tôt cette soirée-là. Je suis très fatigué et pas moins inquiet. Je décide de me rendre à la clinique sans rendez-vous (le nom me semble assez explicite pour me passer d'explication) le lendemain à la première heure.

Admission à l'urgence (prise II)

Note technique : la clinique sans rendez-vous est un endroit où, pour peu que l'on arrive dans la première heure d'ouverture, il est possible de consulter un médecin à l'intérieur d'un laps de temps raisonnable. Sinon, c'est l'équivalent de l'urgence, c'est-à-dire que l'on peut facilement y passer 5 à 6 heures. Toujours, tant que faire se peut, se présenter à la clinique sans rendez-vous à l'ouverture des portes.

Samedi 7 septembre, Clinique de la Cité, 9 h du matin. Je suis reçu, après 30 minutes d'attente, par le docteur Chose, généraliste. Lorsque je lui présente ma jambe (jambe, docteur Chose; docteur Chose, ma jambe) je remarque le même air que celui qui était sur le visage de mes compatriotes. Il me demande depuis combien de temps cette rougeur est présente sur ma jambe. Je lui dis une semaine. En fait, je l'ai réalisé plus tard, cette rougeur est apparue au lendemain de mon opération. Dans 3 jours, ça fera un mois.

Après un (court) récit de mon histoire, il se jette sur le téléphone et appelle l'Hôtel-Dieu. Fait étonnant que j'ai remarqué chez les médecins, au téléphone, ils se parlent tous comme s'ils étaient de vieux potes. Privilèges qu'ils se réservent entre eux ou fait d'une petite communauté, je ne saurais dire. Toujours est-il que le docteur Chose appelle l'orthopédiste de garde de l'Hôtel-Dieu, le docteur Godin, et lui annonce qu'il m'envoie à ses bons soins directos, si je puis dire, via l'urgence. Mon humeur se rembrunit quelque peu.

Deuxième taxi de la journée, direction l'urgence de l'hôpital. À la suite d'une courte attente de 4 heures, le docteur Godin se pointe et me fait entrer dans une petite salle appartenant à l'urgence. Il regarde mon bobo, fait un bruit avec sa bouche en aspirant (tsffffff), introduit une seringue vis-à-vis ma fracture pour prélever du liquide dans cette bulle. La bosse est en fait un abcès de la taille d'une pomme. Après quelques manoeuvres d'aiguille plus ou moins infructueuses, il trouvait qu'il n'y avait pas assez de méchant dans la seringue, il m'annonce que j'ai une infection. L'échantillon prélevé dans l'abcès servira à déterminer de quel type de bactérie il s'agit.

Ayant appris de mon premier séjour, je me mets à lui poser les questions qui me viennent à l'esprit :

Q : Que va-t-il se passer?
R : Tu vas subir une opération, sous anesthésie générale, qui consiste à ouvrir l'abcès, le vider, le nettoyer (à grande eau?).

Q : Combien de temps vais-je rester à l'hôpital?
R : La durée n'est pas certaine.

(Jamais rien de précis comme réponse. Il faut utiliser les ensembles).

Q : Combien de temps au minimum?
R : Au moins une semaine.

Quoique cet orthopédiste soit nettement plus sympathique que le docteur Tremblay, c'est tout ce que je réussis à en tirer.

Il n'y avait évidemment plus de lit disponible sur les étages, alors devinez où on m'installa? Dans le corridor de l'urgence, en plein comme on voit dans les reportages télé pour illustrer le désastre qu'est notre système de santé. Honnêtement, ce n'est pas si éprouvant que cela. D'abord ce n'était que pour une nuit, ensuite le personnel, les préposés surtout, étaient vraiment sympathiques. Je me suis même fait un copain arborant la même coupe de cheveux que moi et qui a enlevé mon lit d'en dessous de l'unique néon allumé dans ma section de corridor afin que je puisse dormir en paix.

On me plaça sous soluté avec un antibiotique qui combat une famille de bactéries à laquelle la mienne a de bonnes chances d'appartenir. Je ne sais pas ce qui était inscrit dans mon dossier ni de quelle façon les « infectieux » sont traités habituellement mais les infirmières me traitaient comme si j'étais très souffrant, alors qu'il y avait au moins 2 semaines que j'avais arrêté de prendre des médicaments antidouleur. On me presse, si j'ai le moindrement mal, de prendre des pilules qui calmeront le tout. Pourquoi pas que je me dis. C'est supportable comme douleur mais puisqu'on m'empresse d'en prendre, pourquoi refuser?

Les patients peuvent réagir différemment aux drogues, tout comme aux médicaments d'ailleurs. Bien que la majorité des gens répondent de la même manière, il y a toujours des exceptions. La marie-jeanne par exemple a, normalement, des effets calmants et relaxants alors que, pour ma part c'est un stimulant (sans parler du fait que je me transforme en véritable usine à idées).

Le médicament qu'on m'administra cette nuit-là eut pour effet, à la grande surprise de l'infirmière de garde qui voulut doubler la dose, de me tenir éveillé toute la nuit dans un état second. C'est assez particulier d'être gelé toute une nuit dans un corridor de l'urgence. Ce n'est pas que ce soit pénible non, seulement très curieux. Je notai le nom du médicament et je le refuserai par la suite.

On m'amena le lendemain matin, après un jeûne de 12 heures nécessaire avant toute anesthésie générale, au bloc opératoire avec la promesse que j'aurai un lit dans une chambre après le grand nettoyage de l'abcès. C'est une chirurgie qui n'est pas trop compliquée j'imagine. On ne m'informe pas de cela, comme d'habitude. C'est le docteur Godin qui m'opéra, étant de garde cette fin de semaine-là.

Après l'opération (prise II)

Après la chirurgie, on me conduisit dans une chambre où je suis le seul occupant et on m'assure que je serai seul le temps de mon séjour. Cool.

Durant mes premiers instants de repos dans mon lit, j'entends une clameur qui provient de l'extérieur. Le bruit évoque étrangement une foule dans un stade (Colisée?) lors d'un combat de gladiateurs. Drôle d'adon, c'est exactement de cela qu'il s'agit: les Alouettes de Montréal jouent au Stade Percival Molson. Il y a l'air d'avoir une ambiance folle là-bas. À chaque point marqué, l'hôpital au grand complet en est informé. Ça rappelle qu'il y a des gens qui mènent une vie normale à l'extérieur de ces murs.

Sur ma jambe, j'ai un pansement d'environ 1 pied (30 centimètres pour le lecteur Français) de long. Une espèce de couche (au sens Pampers) bleue est sur l'abcès et éponge tout le méchant qui sort par un trou perforé à sa surface. Et ça coule, beaucoup. Les deux ou trois premiers jours, la quantité de liquide qui sort est impressionnante. Elle remplit l'espèce de tissus éponge sur ma plaie et déborde sur la gaze qui le retient. Je devais vraiment être mal en point, infectieusement parlant, en rentrant à l'hôpital.

À partir de ce moment, ce ne sont plus les orthopédistes que je fréquente régulièrement, ce sont les microbiologistes. J'en connaîtrai cinq pendant mon séjour.

De façon générale, le microbiologiste est une personne beaucoup plus normale et accessible que l'orthopédiste (quoique je n'en ai rencontré que deux). On a pas l'impression de s'adresser à une personne se prenant pour un demi-dieu et ayant des choses éminemment plus pressantes à faire que de donner des informations que, de toute façon, la plupart des gens ne sont pas en mesure de comprendre. C'est peut-être dû à la nature de leur travail qui est moins urgente, en parlant de minutes, qu'un orthopédiste. Des gens sympathiques quoi.

Le premier microbiologiste à me rendre visite fut le docteur Phaneuf. Il m'expliqua que mon infection était due à l'introduction d'une bactérie, habituellement inoffensive, sur la tige de titane à l'intérieur de mon tibia lors de l'opération. Ceci a deux conséquences fâcheuses.

Date de fin
de la
convalescence

Petit traité de statistiques

En présence de la barre de titane, il est peu probable que l'infection disparaisse. Moins de 20 % selon le docteur Phaneuf. Je lui demande quel est l'échantillon pour son pronostic : quel était l'âge moyen? (je suis quand même très jeune par rapport à la moyenne des infectieux) quel était leur état de santé? le genre d'opération? etc. Je voudrais savoir si je peux me dire que c'est juste une statistique concernant les vieux petés ou si je suis pleinement concerné. J'ai peut-être plus que 20 % de chance mais ce que ses chiffres disent c'est 20 % et, en foi de quoi, il recommande que la barre soit enlevée pour que je guérisse. Son métier, ses stats, son avis.

Moi je trouvais que 20 %, en passant que c'est un minimum, c'était quand même bien comme chance de guérir, mais sur son visage, ça semblait très petit 1 chance sur 5. De quoi vous faire croire que c'est vraiment improbable que ça arrive. Je continue à penser que 20 % c'est bon.

Me voici avec deux problèmes de santé; la fracture et l'infection, le deuxième étant une conséquence des moyens pris pour combattre le premier. L'infection fait partie des complications possibles de l'injection de la barre de titane dans ma jambe mais, statistiquement, il y avait moins de chance que ça se produise que la somme des complications dues à un plâtre.

Le microbiologiste guérit les infections. Il recommande d'enlever la barre de titane. L'orthopédiste remet les morceaux ensemble. Il faut un minimum de 6 mois à un tibia pour se souder de façon satisfaisante avec une tige de titane et ça, sans compter la présence d'une infection. Il estime que les risques de complication, si on enlève la barre, sont plus grands, ou plus sérieux, que si on la laisse avec l'infection. Il recommande que la barre de titane demeure en place.

10 janvier 2003Qui est-ce qui décide entre les deux? De ce que j'ai compris, c'est le premier médecin à être intervenu qui a le pouvoir de décision puisqu'il est le « médecin traitant ». Décision est prise de laisser la barre de titane et si, au bout de 6 mois après l'opération (ce qui nous mène au 10 janvier 2003), l'infection n'est toujours pas guérie, on pensera à enlever la tige de titane.

¿ Mars 2003 ? Et par la suite, si on l'enlève, je commencerai (continuerai?) un traitement intraveineux de 8 semaines, ce qui mène quelque part en mars 2003. C'est la durée standard pour le traitement d'une ostéite.

Point de culture

Le picc line

Autrement dit, selon les statistiques du microbiologiste, je vais être sous traitement antibiotique intraveineux pendant encore 6 mois.

Petite discussion technique. À l'hôpital, je reçois trois doses d'antibiotique par jour : à 6 h, 19 h et 22 h. La quantité d'antibiotique à assimiler et à éliminer est tellement grande que mon foie et mes reins travaillent nuit et jour à 100 % de leur capacité. Pendant 6 mois, ça ne doit pas être très bon. Afin de recevoir l'antibiotique, je dois avoir un cathéter dans une veine de façon permanente. L'injection a comme conséquence que les veines par lesquelles ils sont administrés finissent par se durcir et se boucher. Elles demeurent par la suite douloureuses pendant quelques jours. De ce fait, il faut changer le cathéter de veine à peu près à chaque jour. Six mois donnent environ 180 jours. Réparties sur les deux bras, à raison d'une veine par jour, ça fait 90 veines par bras à trouver. Un peu dérangeant. Sans parler du fait que se faire trouer le bras quotidiennement, ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable, en plus de nécessiter de la main d'oeuvre spécialisée. Bref, ce n'est pas une solution envisageable.

Après une semaine de prospection veineuse des infirmières sur mes bras, on m'annonce qu'il existe une solution pour les gens dans ma situation. Qu'est-ce que cette solution? Là est la question.

Une démarche scientifique s'impose. Comment faire pour assurer un traitement intraveineux à long terme? Le problème vient du fait que les veines se bouchent, l'obturation s'effectuant des parois en allant vers le centre. Si les parois de la veine sont très éloignées à l'endroit où est injecté l'antibiotique, il se diluera dans le sang avant de toucher les parois ce qui évitera toute obturation. Quelle est la veine avec les parois les plus éloignées? C'est la plus grande veine, question diamètre, du corps, celle où tout le monde se réunit avant d'aller au coeur, j'ai nommé la veine cave. S'il était possible d'injecter l'antibiotique à cet endroit, ce serait génial.

Une installation permanente qui amène directement le soluté dans la veine cave, ça s'appelle un picc line (prononcez « picc » comme la couleur du jeu de carte et « line » en anglais comme dans « up the line! » ). À quoi ressemble un picc line? Description du docteur Phaneuf juste avant de m'envoyer sur la table d'opération (anesthésie locale) pour me le faire fixer : « C'est à peu près long comme ça (il me montre un écart d'un pied et demi, 45 centimètres ami Français, avec ses mains) et c'est fixé sur le bras ». Voilà. C'est suffisamment vague pour que mon imagination s'enflamme et fasse l'inventaire de tout ce qui pouvait entrer dans cette catégorie. Ça peut avoir toute sorte de forme quelque chose de fixé sur le bras et qui mesure un pied et demi. Mon choix s'est porté sur une espèce de structure en métal, comme un échafaud miniature, encombrante et faisant que j'aurais l'air vraiment weird.

Il a fallu qu'une gentille infirmière m'explique ce qu'est un picc line, parce que franchement, l'explication du doc, aurait mieux valu s'en passer. Cet objet lui est tellement familier qu'il ne lui est pas passé par l'esprit que ce qu'il me disait, ça ne m'aidait pas à me faire une idée de ce que c'était, bien au contraire.

Un picc line, c'est un tube de plastique mou qui va du creux du coude, dans mon cas, et qui, via une veine, se rend à l'embouchure de la veine cave sur le coeur. Picc signifie Peripherally inserted central catheter, joli n'est-ce pas? On pratique une petite incision dans le creux du coude, on y insère le tuyau et on pousse jusqu'à ce qu'il se rende au coeur. C'est de là que provient le pied et demi du docteur, c'est la distance qu'il faut au tuyau pour se rendre du coude au coeur. On ne ressent pas la présence de ce tube dans la veine, ce n'est pas comme si on avait un tuyau dans la gorge. Il n'y a pas de nerf dans les veines, donc pas de sensations qui proviennent de cet endroit. Il en est autrement de la sortie du tuyau par contre. À cet endroit, il y a un pansement qui ferme hermétiquement l'incision et jaillit un petit bout de tuyau, d'environ 15 centimètres, par lequel on peut injecter toute sorte de liquides. Oui, les gens qui s'injectent des choses sans prescription usent parfois de cette voie vers le système sanguin pour d'autre fins que la guérison. Les infirmières ont une quantité d'histoires incroyables à ce sujet. Et le beau de l'affaire, c'est que ça fonctionne dans les deux sens : on peut faire des prises de sang par ce conduit. C'est plus discret et moins désagréable que ce que je m'étais imaginé initialement.

Cette installation est par contre très sensible puisque si une cochonnerie, une méchante bactérie par exemple, pénètre par le trou de mon bras, elle a une voie d'accès à mon coeur et au reste de mon organisme. Le chemin est habituellement plus complexe pour se rendre jusque là. Il faut donc des mesures d'asepsie assez grandes lorsque l'on joue là-dedans. Le doc m'a dit qu'un picc line peut rester en place et être utilisable pendant un an. Voilà qui me rassure.

Il y a plein de gens avec des picc line à l'hôpital. Les gros pris avec le diabète de type II qui ont une infection qui ne veut pas guérir parce que leur coeur n'est plus capable de faire circuler le sang comme il faut (ça fait beaucoup de monde ça) et les gens qui subissent des chimiothérapies. À partir du moment où on a besoin d'un long traitement intraveineux, on vous pose ça. Non, on n'a pas de signe secret pour se reconnaître.

Le quotidien

La vue de ma chambre est magnifique. L'amoureux de Montréal que je suis n'aurais su trouver mieux. Ma fenêtre donne sur le Mont-Royal qui, en ce mois de septembre, est vert de ses arbres. La nuit venue, je ne ferme pas les rideaux des fenêtres afin de pouvoir admirer silencieusement la croix sur le Mont-Royal. Au pied du mur extérieur de ma chambre, se trouve le splendide parc intérieur du juvénat adjacent à l'hôpital, rappelant que l'Église est le plus grand propriétaire terrien de la ville et du Québec. En passant par l'horreur urbaine qu'est l'échangeur des Pins, on ne peut se douter que derrière les murs de pierres qui la longent, se trouve une telle splendeur.

Vue de Mont-Royal de l'Hôtel-Dieu

Les anciennes locataires du juvénat avaient charge de l'institution, elles l'ont même fondée, et celles d'aujourd'hui sont autant de bénévoles. À ma grande surprise, l'une d'entre elles est venue me demander si je voulais assister à l'office dominical. Je ne m'attendais pas à recevoir pareille invitation au cours de ce qu'il me reste à vivre.

Trois fois par jour on nettoie ma plaie qui est demeurée ouverte. Ma plaie est constituée de l'incision faite par l'orthopédiste et de ce qu'il y a en dessous, un vide qui se remplit de méchant à chaque jour. Pour la nettoyer, on prend une grosse seringue, sans aiguille, pleine d'eau stérile et on dirige le jet dans le trou. Le pus est expulsé par le jet d'eau et on continue l'opération jusqu'à ce qu'il n'y ait que de l'eau claire qui sorte. On considère à ce moment que la plaie est nettoyée.

L'infirmière m'a expliqué que la plaie ne se refermera pas comme une coupure, c'est-à-dire que les côtés de l'incision ne se recolleront pas l'un à l'autre. En fait, la chair va se reconstruire à partir du fond de la plaie et se diriger, tranquillement, vers l'ouverture. Lorsque la chair atteindra le niveau de la peau, elle se cicatrisera. Je n'aurai pas une fine ligne représentant l'incision mais une forme ovale qui sera la marque de l'ouverture. Soit.

Mon suivi médical était assuré par les visites quotidiennes des différents microbiologistes et du docteur Tremblay. Ce dernier faisait habituellement son tour avant de commencer sa journée de travail, c'est-à-dire vers 6 heures du matin. Si je dormais, il ne se donnait pas la peine de me réveiller, il passait son chemin. Ce sont les infirmières que m'ont dit que c'était sa manière de faire après que je me sois inquiété de ne pas avoir vu le gars qui devait me donner mon congé depuis 3 jours.

Lorsqu'il était dans ma chambre par contre, quelle présence! Si une autre personne, infirmière ou préposé, était sur les lieux en même temps que lui, il se donnait une prestance qui faisait en sorte que l'on voyait bien qu'il y avait une différence de classe. Je n'avais qu'à m'imaginer l'employé de soutien lui adressant la parole pour constater l'incongruité qu'aurait la situation. Moi, ça me faisais sourire cette aura qu'il se donnait. C'est à partir de ce moment que je commençais à le nommer, in petto, l'impérial docteur Tremblay. Après discussions avec les préposés et les infirmières ayant à travailler en sa présence, je confirme que tous percevaient ce sentiment de supériorité qu'il affectait. En cabinet de consultation on ne pouvait se douter de ce comportement, il était très sympathique et faisait même montre d'un certain respect pour les gens qui l'aidaient.

Trois fois par jour on nettoie, trois fois par jour on m'injecte. Le reste du temps, j'ai quartier libre. J'occupe mes journées par la lecture et en écoutant la radio de Radio-Canada. J'ai suivi la campagne de Roland Galipeau contre Jacques Bertrand du début à la fin. Passionnant. J'ai aussi beaucoup de visites. Encore une fois, parents et amis me fourniront soutien et Campino.

J'ai recommencé à marcher sans béquilles pendant mon séjour. Ce n'est en rien élégant ou efficace mais c'est un début. Je vais peut-être m'en sortir.

Fin du deuxième séjour

Le neuvième jour de mon hospitalisation, le 17 septembre 2002, l'impérial Dr. Tremblay me rend visite et m'apprend que mon congé est pour le lendemain.

Quel traitement aurais-je à suivre à la maison?

Les traitements intraveineux se continueront. L'antibiotique qu'on m'injecte doit être administré 3 fois par jour à toutes les 8 heures. Ce serait mieux si je n'avais à le faire qu'une seule fois par jour. Il existe un autre type d'antibiotique qui est suffisamment puissant pour n'être injecté qu'une fois à toutes les 24 heures. La différence, c'est le prix. Alors que l'antibiotique que l'on me donnait à l'hôpital coûtait environ 1 $ la dose, 3 $ par jour, l'autre revient à 125 $ la dose. Mais, étant donné que je serai chez moi, c'est mon assurance médicament qui défraie la totalité des coûts, avec trois semaines de délai. Je devrai avancer l'équivalent de trois semaines de médicaments avant d'avoir le premier remboursement.

(1 dose/jour) * (7 jours/semaine) * (3 semaines) * (125 $/dose) = 2625 $

J'utiliserai ma carte de crédit tiens. Ça me donnera des points bidons qui me permettront de m'acheter des douceurs lorsque j'aurai passé à travers ce calvaire.

L'antibiotique était injecté par un petit équipement électronique qui exerçait une pression afin que le liquide sorte à un rythme constant. Il en prenait 20 minutes pour avoir une dose complète. Bien évidemment, je n'aurai pas cet équipement chez moi. Comment m'administrer ma dose quotidienne alors? Encore une fois la technologie viendra à la rescousse. Les médicaments me seront livrés chez moi une fois la semaine, même principe que la pizza, dans ce qu'on appelle des « biberons ». Il s'agit en fait d'une bouteille de la forme d'un petit biberon à l'intérieur duquel le petit sac contenant habituellement le lait est remplacé par une poche de plastique bombée très rigide contenant une dose quotidienne d'antibiotique. Pas de tétine mais un tuyau pouvant se relier à l'extrémité de mon picc line. Lorsqu'il est fixé au picc line, on ouvre le tuyau, auparavant fermé en étant coincé au fond d'un « V », ce qui permet à la poche de plastique de reprendre sa forme originelle, injectant ainsi le liquide à un taux constant. Il en existe pour différents débits. Le mien faisait en sorte que ma dose était absorbée en 30 minutes environ. On ne pourra pas dire que la technologie n'aura abouti à rien.

Pour le nettoiement de ma plaie, je devrai me rendre quotidiennement au CLSC. Le CLSC le plus près de chez moi est le CLSC Parc-Extension mais je n'habite pas à l'intérieur de ce quartier, ce qui fait que je dois me présenter au CLSC Villeray. Lorsque l'on n'a qu'un rendez-vous de temps à autre, ça ne change rien quelques kilomètres mais sur une base quotidienne, ça fait toute une différence. Il faut aussi comprendre que je dois m'y rendre en taxi, ce qui peut faire une grosse somme à économiser, surtout quand on ne sait même pas pendant combien de temps il me faudra y aller. Je me suis renseigné pour savoir si je pouvais aller au CLSC Parc-Extension et on m'a expliqué que, oui c'est possible, en s'adressant à je ne sais plus quelle mégastructure chapeautant les CLSC de Montréal. C'est faisable mais c'est compliqué et il faut des raisons béton. J'étais épuisé de faire des tractations de toutes sortes avec les fonctionnaires du système de santé.

Au diable! Ça coûtera ce que ça coûtera, je suis tanné, je rentre chez moi et j'irai au CLSC Villeray.

Je devrai me présenter aux USA (unité des soins ambulatoires) une fois par semaine, remplaçant ma visite au CLSC pour cette journée, pour y rencontrer et le microbiologiste et l'orthopédiste afin de prendre le pouls de ma guérison. On y changera le pansement de mon picc line et on renouvellera ma prescription de médicament. Ma vie se déroule maintenant semaine par semaine. Les décisions seront prises à ce rythme.

Petite claque sur les fesses, tu peux retourner chez toi mon grand. Fadi vient me chercher dans la frétillante Festiva.

Encore la maison. Encore un autre lieu pour une autre partie de l'histoire.

Quoi faire en attendant?

Première partie : la fracture
Troisième partie : les deux tours

Titane : élément 22, Deuxième partie : les gamblers

Création : 14 d├ęcembre 2003
Villeray
N 45° 33′ W 73° 36′

Titane : élément 22, Deuxième partie : les gamblers

Dernière mise à jour : 29 janvier 2011,
Villeray,
N 45° 33′ W 73° 36′