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L'inévitable affrontement

Billet originalement publié sur le Huffington Post.

Les intérêts promouvant le pipeline Énergie Est sont si grands qu'une force d'une puissance comparable est nécessaire pour stopper le projet. Tous les petits et moyens obstacles seront aplanis.

En effet, les intérêts économiques derrière ce projet sont équivalents au budget d'un État. TransCanada, l'entreprise derrière Énergie Est, a une valeur boursière de 70 milliards1, un montant comparable aux dépenses annuelles de fonctionnement du gouvernement du Québec2. La capacité financière de la compagnie est donc supérieure à celles que possèdent les États pour administrer ce projet. Pour construire le pipeline, d'un coût estimé à 16 milliards3, TransCanada dispose donc de ressources abondantes pour engager lobbyistes et anciens politiciens libéraux.

De plus, la motivation politique provenant de l'ouest du Canada pour ce pipeline est gigantesque. L'Alberta et la Saskatchewan, ayant connu une décennie d'essor économique incontrôlé, propulsé par le gouvernement fédéral conservateur, se retrouvent aujourd'hui avec une économie exsangue. Sans aucune provision pour les mauvais jours, les gouvernements de ces provinces cherchent désespérément à redémarrer le moteur qui a fait leurs beaux jours : l'exportation massive du pétrole.

Du côté de l'est, les partis politiques au pouvoir au fédéral et à Québec ont déjà annoncé leur appui de principe à la réalisation du pipeline. À Ottawa, le Parti libéral du Canada opte pour un rôle de grand coordonnateur des provinces, afin de faciliter les discussions pour laisser passer le tuyau.

À Québec, le gouvernement de Philippe Couillard a la mollesse d'une guenille devant les volontés du régime fédéral canadien, que ce soit pour éviter de donner des arguments supplémentaires aux indépendantistes québécois, ou par simple absence de conscience nationale. Le Parti libéral du Québec va même jusqu'à ignorer ses propres lois pour aider TransCanada4,5. C'est dire à quel point ce gouvernement de province n'aura jamais la stature pour s'opposer aux promoteurs de ce projet.

Ces deux paliers de gouvernement ont d'ailleurs eu la prévoyance de retirer du mandat de l'Office nationale de l'énergie (ONÉ)6 et du Bureau d'audience public sur l'environnement (BAPE)7 la quantité de gaz à effet de serre (GES) supplémentaire émise par le pétrole qui transiterait par ce pipeline. Les quantités de GES sont en effet si grandes, plus que toutes les industries du Québec8, qu'elles seraient impossibles à justifier dans un contexte où les gouvernements du Québec et du Canada ont pris l'engagement public de participer à l'effort mondial contre le réchauffement climatique.

Il est difficile de présumer des résultats des audiences de l'ONÉ, mais ses membres, son fonctionnement et son mandat ayant été mis en place par le gouvernement conservateur9, on peut penser que l'ONÉ ne posera pas des conditions trop difficiles pour TransCanada.

Le BAPE n'a, quant à lui, qu'un pouvoir de recommandation à un palier de gouvernement n'ayant ni le pouvoir, ni l'intention de bloquer le projet. Les gouvernements et ses organismes réglementaires ne seront vraisemblablement pas ce qui arrêtera le passage d'Énergie Est.

Pour bloquer le pipeline, il ne reste donc que les personnes qui ont tout à perdre, et rien à gagner, dans ce projet : les Québécois exposés aux déversements10, 11.

Ces citoyens, réunis dans le Regroupement vigilance hydrocarbures Québec, ont investi le palier politique où leur voix se faire entendre le plus directement : le niveau municipal. (Description d'une telle mobilisation dans Lanaudière.)

Or, si une province ne peut, selon la Constitution canadienne, bloquer Énergie Est, les villes le peuvent encore moins. Alors sans levier juridique, comment ces citoyens peuvent-ils créer un rapport de force contre TransCanada et les gouvernements? En faisant nombre.

Parce que de nombreux Québécois s'identifieront aux citoyens dont les terres sont menacées, ils deviendront une force incontournable. Les environnementalistes, tout d'abord, qui utilisent leurs larges réseaux de communication pour faire de l'éducation populaire sur ce dossier. Les indépendantistes feront également bloc avec ces citoyens, car ce dossier constitue une intrusion de la fédération canadienne dans l'administration du territoire québécois.

Les habitants des régions ressources qui ne sont pas concernées par le tracé se reconnaîtront dans ceux des villes et villages où passera le pipeline : les leaders seront des acteurs des communautés visées, pas seulement des environnementalistes provenant des grands centres.

Les Premières Nations du Québec, dont le territoire serait traversé par le pipeline, s'opposent de leur côté déjà au projet. Ces nations sont d'ailleurs les seules disposant peut-être d'une poigne constitutionnelle sur l'avenir de ce projet. Des francophones s'identifieront eux-aussi aux opposants du pipeline, car ce projet est essentiellement celui d'entreprises anglophones et de politiciens niant la spécificité québécoise. Finalement, les mouvements de gauche pourront se joindre au nombre, en voyant dans ce combat une lutte contre les entreprises qui font plier les gouvernements aux dictas capitalistes.

Côte à côte, tous ces citoyens québécois constitueront un obstacle incontournable au déploiement d'Énergie Est.

Le combat du maire de Ristigouche-Sud nous offre un avant-goût du type de lutte à venir. Cet homme se défend présentement devant les tribunaux contre une poursuite de la compagnie Gastem12. J'ai eu la chance de l'écouter durant une conférence. Sa sincérité, la simplicité de ses paroles et son désarroi m'ont ému. Multipliez par 100 le nombre de femmes et d'hommes de ce type qui défendront la terre de leurs ancêtres, des gens qui n'ont rien à perdre, et donnez-leur un accès médiatique pour rejoindre les Québécois. Cela donnera une force d'opposition comparable à celle de TransCanada et des élus qui promeuvent le pétrole.

C'est à cette lutte que les Québécois seront appelés à participer dans les prochaines années. Cela donnera probablement lieu à une mobilisation anti-gouvernementale comparable à celle du printemps érable. Et c'est toute une chance, car la décision sur le passage du pipeline arrivera juste à temps pour donner lieu à un vrai changement politique13.

Références

TransCanada Est émettra autant de GES que toutes les industries du Québec

Billet originalement publié sur le Huffington Post.

En permettant à l'oléoduc TransCanada Est de passer sur son territoire, le gouvernement du Québec provoquera une augmentation d'émission de gaz à effet de serre (GES) supérieure à toutes les diminutions qu'il a prévues d'ici 2020.

À terme, c'est le tiers de toute la production des sables bitumineux de l'Alberta qui passera par le Québec, par le plus gros oléoduc du continent. C'est 1,1 million de barils de pétrole supplémentaires qui seront extraits des sables bitumineux et qui passeront quotidiennement par TransCanada Est. Cette extraction causera l'émission de 25 mégatonnes (Mt) de CO2 par année, l'équivalent de ce qu'émettent toutes les industries du Québec réunies. Ou encore 30% de tous les GES émis par le Québec. Avec un seul projet.

Aucun projet entrepris par le Québec ne permettra de diminuer d'une quantité équivalente les émissions de CO2. L'atteinte des objectifs du protocole de Kyoto par le Québec, une diminution de 17 Mt par année, ne permettrait même pas de compenser les émissions supplémentaires de tout ce pétrole.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que cet oléoduc n'est pas une option parmi d'autres pour sortir le pétrole de l'Alberta. Tous les moyens de transporter le pétrole de l'Alberta sont déjà utilisés à pleine capacité. Si le Québec refuse le passage de cet oléoduc, ce sera donc autant de pétrole qui restera sous terre.

Rappelons que selon le GIEC, 65 à 80 % de toutes les réserves d'hydrocarbures connues doivent demeurer inexploitées afin que le climat ne se détériore pas au-delà du seuil jugé scientifiquement acceptable (2⁰C de réchauffement en 2100). Ces réserves devant rester inexploitées incluent bien sûr les sables bitumineux de l'Alberta et les pétroles de schistes qui seront transportés dans cet oléoduc.

C'est fort probablement pour cette raison que l'Office national de l'énergie, l'organisation responsable d'approuver la construction de l'oléoduc TransCanada Est, n'a pas pris en compte l'émission des GES. L'effet sur le bilan des GES est si désastreux, qu'aucune propagande du gouvernement du Canada n'aurait pu justifier d'aller de l'avant. Plutôt que d'affronter un problème insoluble, le gouvernement fédéral a simplement décidé de l'écarter des critères à prendre en compte.

Si d'un côté le Québec s'engage à réduire les émissions de GES sur son territoire, mais que de l'autre il prend des décisions créant une augmentation supérieure sur un autre territoire, il respecte l'accord de Kyoto, mais nuit aux efforts pour lutter contre les changements climatiques en empirant le solde du Canada. Car ce qui contribue au réchauffement climatique, c'est la quantité totale de CO2 dans l'atmosphère, quel que soit l'endroit d'où ce CO2 est émis.

L'oléoduc TransCanada Est n'est pas seulement une menace terrible pour le fleuve St-Laurent et l'environnement du Québec dans son ensemble. Il fait aussi partie des projets ne devant pas voir le jour si l'on veut être cohérent dans la lutte contre les changements climatiques.

La quantité supplémentaire de GES qui sera émise si ce projet voit le jour est une raison suffisante pour que le gouvernement du