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L'invention de l'écriture

J'ai écris ce billet lorsque j'étais en pleine lecture de « Information Ages: Literacy, Numeracy, and the Computer Revolution » (référence 1 à la fin de ce billet). J'avais initialement l'intention de publier 2 billets, l'un relatant les débuts de l'invention de l'écriture et un second faisant un parallèle entre les révolutions reliées à l'écriture et le web sémantique.

Suite à mes réflexions, je me suis rendu compte que le deuxième billet devrait plutôt être de la taille d'un essai. Permettez-moi de me restreindre à la publication du premier.

L'enfance de l'écriture, le proto-cunéiforme (~ 3000 avant J.C)

Contrairement à ce qui trainaît dans mon imaginaire, il n'y a pas un gars qui s'est levé un matin et qui a pensé à un système pour transmettre de l'information par écrit. Non, ce n'est pas comme ça que ça c'est passé. C'est la fin d'un long processus qui s'est développé « naturellement ».

Au début, dans notre fameux Croissant fertile, plus précisément en Mésopotamie, est né ce qu'on appelle le berceau de la civilisation. Les terres étaient justement tellement fertiles et les pâturages si verts que les animaux et les denrées ne pouvaient plus se compter à l'aide des seules billes qui étaient alors utilisées. Ça faisait beaucoup trop de billes et en plus il fallait pouvoir différencier les espèces d'animaux entre elles, sans parler de ne pas les confondre avec ce qui poussait dans les champs.

Figurines d'argiles trouvées sur le site de l'ancienne ville de Susa (ajourd'hui en Iran). Ces figurines datent d'environ 3300 ans avant J.C.

Les habitants de cet endroit ont donc façonné des petites figurines en terre cuite qui représentaient des objets (image ci-haut). Un ovale représentait un poisson, un rond une vache, etc. (NDA: les associations sont fictives) Par la suite, ils ont inscrit des traits ou des formes à l'aide d'un objet pointu, le stylet, sur les figurines. Ces marques représentaient un nombre: un point représentait une dizaine, une barre une centaine, etc. À ce moment, vers 3300 avant Jésus-Christ, on venait d'inventer (de trouver ?) pour la première fois une représentation qui n'était pas une correspondance directe entre l'objet représenté et l'objet réel (une bille pour une vache, une figure pour un poisson).

Tablette avec de l'écriture proto-cunéiforme datant d'environ 3000 avant J.C.

Par la suite, les transactions se complexifiant à mesure que les villes croissaient (nous sommes toujours dans le Croissant fertile), le besoin est apparu, autour de 3200-3100 avant J-C, de comptabiliser des denrées de natures différentes (poisson ET vache) de manière concise. Alors, plutôt que d'utiliser des figurines, les habitants de la Mésopotamie à cette époque, les Sumériens, les dessinèrent tout simplement sur des plaques d'argiles divisées en petits rectangles en ajoutant un symbole, toujours à l'aide d'un stylet, indiquant le nombre. Les dessins des Sumériens se lisait de haut en bas (dans le sens des dessins) et de la droite vers la gauche. Cette technique passa par la suite, pour des raisons obscures, vers des dessins avec le haut orienté vers la droite et se lisant de la gauche vers la droite, le lecteur tournant la plaque de 90° dans le sens anti-horaire afin d'avoir les symboles dans le bon sens. On nomme cette écriture proto-cunéiforme (traduction de l'anglais proto-cuneiform).

L'écriture cunéiforme (~ 2600 avant J.C)

En 3000 ans avant J-C, à mesure que les villes florissaient, le nombre de personnes influentes, lire riches, augmentait lui aussi. Alors que les hommes les plus influents étaient reconnus par leur symbole, une quantité de plus en plus grande de gens plus anonymes faisaient du commerce et devaient être identifiés sur nos fameuses plaques d'argiles. Il était impossible aux gens d'alors de connaître tous les symboles les représentant, ils étaient trop nombreux. Comment procéder alors ? La solution utilisée par les Sumériens fut sûrement le rébus, c'est-à-dire la représentation phonétique de 2 objets combinés pour en identifier un troisième n'ayant aucun rapport avec les 2 autres. Un exemple de rébus en français peut être incarné par le dessins d'un sou et le dessin d'un grain de riz qui, une fois accolés et prononcés, donne le mot « souris » (sou+riz). Il est donc possible, avec ce stratagème, d'identifier les personnes par la façon dont leur nom est prononcé, et non de faire une association entre un sigle et une personne ou un objet. Cette astuce permet également, pour la première fois, de représenter des concepts qui ne sont pas nécessairement un objet, comme le fait qu'un pain soit cuit par exemple.

Également vers cette époque, les Sumériens cessèrent d'utiliser le stylet pour opter pour la pointe triangulaire, ce qui leur permettait de faire un trou plus ou moins creux et une ligne plus ou moins fine, ce qui permit d'augmenter le nombre de symboles par unité de surface à leur disposition. Ce sont les sigles dessinés avec la pointe triangulaire que l'on nomme écriture cunéiforme (voir l'image ci-dessous).

Tablette avec de l'écriture cunéiforme datant d'environ 2600 avant J.C

L'image ci-dessous représente l'évolution de 10 signes du proto-cunéiforme jusqu'au cunéiforme. De gauche à droite, la première colonne illustre l'origine proto-cunéiforme de ces signes, la deuxième leur rotation de la verticale à l'horizontale, les 2 deux dernières montrent la différence de représentation qu'a amené l'utilisation d'un stylet à pointe triangulaire.
Évolution de 10 signes cunéiforme

L'heureux mélange des Akkadiens et des Sumériens (~ 2300 avant J.C)

Vers 2500 avant J-C, des types connus sous le nom d'Akkadien sont venus s'établir dans le nord de la Mésopotamie. Ces gens parlaient une langue différente de celle des Sumériens. Commerce obligeant, il fallut reproduire les sons que les Akkadiens utilisaient afin de composer des rébus, pour pouvoir écrire leur langue. Éventuellement, les rébus représentant des sons dans une langue qui n'était pas la leur, les Sumériens reconnurent les symboles comme représentant le concept, et non la phonétique du mot. Le rébus consistant en un dessin de sou et un dessin d'un grain de riz n'aurait, par exemple, aucun sens pour un anglais (penny et rice), alors qu'avec l'usage, ils finiraient par assimiler le lien entre ces dessins et la souris, une mouse pour lui. Les gens qui possédaient les connaissances suffisantes pour pouvoir décoder et écrire ces concepts sont ceux que l'on nomme scribes.

La langue des Akkadiens comporte des inflections sur la fin des mots, comme la conjugaison des verbes par exemples, ce qui n'était pas le cas de la langue sumérienne qui était plutôt basée sur des mots monosyllabiques. Une fois que les Akkadiens eurent maîtrisés l'écriture et imposés leur contrôle sur la région, vers 2300 avant J-C, ils la dévelopèrent afin qu'elle puisse bien représenter leur langue polysyllabique.

Comme on peut le constater, les premiers textes écrits n'étaient pas en fait ce que l'on nomme aujourd'hui de la littérature mais plutôt des listes; liste d'objet, de possession, de transaction, de prières. Il faudra attendre la rencontre des Phéniciens et des Grecs pour qu'un autre niveau puisse être atteint, mais ça c'est une autre histoire.

Références

La première référence indique le livre que j'ai utilisé pour ce billet. Les images de ce billet ont été numérisées à partir d'illustrations dans ce livre. Elles proviennent respectivement des pages 58, 59, 61 et 60.

La deuxième référence pointe vers une revue qui traite du même sujet. Quoique moins intéressante, la revue est plus abordable (monétairement) et a la qualité d'être en français. Il doit présentement, décembre 2005, être disponible dans toute la francophonie.

  1. Information Ages, Literacy, Numeracy, and the Computer Revolution, Michael E. Hobart and Zachary S. Schiffman, The John Hopkins University Press, 1998, ISBN 0-8018-6412-7
  2. L'écriture depuis 5000 ans; HORS SERIE LES COLLECTIONS DE L'HISTOIRE N°29, octobre-décembre 2005
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