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Trois règles pour gagner une guerre contre-insurrectionnelle

Avec le 100ème mort Canadien en Afghanistan, on se remet, dans les médias, à discuter de l'engagement occidental dans ce pays. Beaucoup d'experts donnent leur opinion à RDI ou dans les journaux, sur la meilleure manière de prévaloir en Afghanistan. Évidemment, on y entend beaucoup d'inepties. Commenter la guerre en Afghanistan s'apparente beaucoup à commenter la météo, le déneigement a Montréal ou la politique provinciale: tout le monde a une opinion mais il y a peu d’experts. Ceci favorise l'apparition de ce que j'appelle «les Richard Martineau de la stratégie militaire». Beaucoup de vent, peu de substance et surtout, peu de contexte historique au-delà des clichés.

L'histoire a beaucoup à nous apprendre sur les guerres contre-insurrectionnelles. Les commentateurs militaires amateurs n'hésitent jamais à nous dire que le conflit en Afghanistan n'est pas gagnable car «jamais une puissance occidentale n'a triomphé devant une insurrection nationale». On s'empresse alors de nous citer les exemples classiques: les Américains au Vietnam, les Russes et les Britanniques en Afghanistan, Napoléon en Espagne (où le terme guérilla est né) les Britanniques aux États-Unis (1776), et j’en passe.

Il est pertinent de se pencher sur les exemples de guerres contre-insurrectionnelles qui se sont terminées par la victoire de la puissance étrangère ou occupante. Nous pourrions en déduire quelques conclusions qui font que l’occupant ait le dessus sur les insurgés et voir si elles sont appliquées en Afghanistan.

Sans faire la petite histoire de ces guerres, voici quelques exemples. Les Français en Algérie (militairement le Front de libération nationale était défait en 1961), les Britanniques en Afrique du Sud (guerre des Boers), les Américains aux Philippines (1898) et en Haïti (1915). Les meilleurs exemples restent encore les Britanniques en Malaisie (années 50) et à Oman (1962-1975). L’étude de ces conflits nous apprend qu’ils avaient presque tous trois choses en commun. Voyons quelles sont ces règles et voyons si elles s’appliquent en Afghanistan.

1. Isoler la zone de combat

Un mouvement insurrectionnel peut difficilement réussir sans appui extérieur. L'exemple classique est sûrement celui du Viêt-Cong et de la piste Ho Chi Minh. La géographie a clairement aidé les Américains aux Philippines (1898) et les Britanniques en Malaisie (1950), en isolant les groupes armés. Les deux mouvements insurrectionnels n'avaient, pour ainsi dire, aucun appui extérieur. Lorsque la géographie ne favorise pas l’occupant, on peut toujours tenter d’imposer des barrières articifielles. En Algérie, l'armée française a bâti la ligne Morice, qui a coupé les lignes d'approvisionnements du Front de libération nationale en Tunisie. Il est difficile de juger de l’efficacité à long terme de cette ligne de défense, la guerre s’étant terminée en 1962. La même observation s’applique en Israël ou les attentats terroristes ont dramatiquement diminués depuis la construction du « mur de sécurité ». Est-ce soutenable à long terme? Probablement que non, la solution idéale réside à isoler la zone de combat en convaincant le pays limitrophe de ne plus supporter le mouvement insurectionnel.

Est-ce le cas en Afghanistan? Non. La zone de combat n'est pas isolée. L'OTAN ne s'occupe en fait que d’une moitié de la zone de combat. L'autre moitié étant au Pakistan, dans ce que l’on appelle les zones tribales (Waziristan). Une ligne tracée arbitrairement par un britannique en 1893 (Mortimer Durand) vient diviser la zone de combat et empêche les interventions occidentales dans sa moitié est. Le coté pakistanais de la zone de combat n'est contrôlé, militairement ou politiquement, ni par les Occidentaux, ni par les Pakistanais eux-mêmes. La règle numéro 1 n’étant pas remplie, un succès militaire en Afghanistan est improbable.

2. Déployer suffisamment de forces

La guerre contre-insurrectionnelle demande un rapport de force nettement en faveur de la force étrangère. Les Français en Algérie y étaient souvent à 11 contre 1 et les Britanniques en Malaisie bénéficiaient d'un avantage d'au moins 30 contre 1. Dans les opérations d'imposition de la paix, l'OTAN a eu un succès relatif en Bosnie avec 54 000 hommes et au Kosovo avec 50 000 hommes.

En Afghanistan, on compte maintenant 50 700 soldats de l'OTAN (auquel on doit ajouter 12 500 Américains ne faisant pas partis de la force internationale d'assistance et de sécurité et conduisant des missions très agressives). Est-ce suffisant? Poser la question c'est y répondre. Pour déployer, toutes proportions gardées (population et superficie), autant de troupes en Afghanistan qu’au Kosovo, il faudrait y envoyer près de 800 000 soldats. C’est clairement irréaliste. Un succès militaire en Afghanistan avec les moyens déployés présentement est donc improbable.

3. Offrir à la population une alternative pacifique au changement

Mener une révolution ou une insurrection contre un régime démocratique est très difficile, voire impossible, dixit Che Guevara. La population locale peut en effet changer de régime sans avoir recours à la violence. Les dernières élections au Népal en sont un exemple. Les Maoïstes n'ont jamais réussi à renverser le gouvernement par la force, mais ils viennent de prendre démocratiquement le pouvoir. L'histoire nous montre que la démocratie peut être le fossoyeur des insurrections.

Qu'en est-il en Afghanistan? Des institutions démocratiques sont en place, et le pays à récemment mené des élections reconnues comme ayant été démocratiques. Le processus n'est pas encore très robuste, mais il a clairement du potentiel. La question que tout le monde se pose est la suivante: comment l'Occident réagirait-il à une victoire démocratique d'un parti pro-taliban en Afghanistan? ou encore à la création démocratique d’un « califat islamiste »?

Il est intéressant de regarder le conflit présent en Afghanistan à travers ces trois règles. Il est selon moi improbable que l’Occident n’atteigne ses objectifs (à court, moyen et long terme) en Afghanistan si les trois conditions ne sont pas remplies.