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Cathédrales sur sable mouvant

Suite du billet Internautes, du haut de ces octets, quarante siècles vous contemplent.

La recherche de textes traitant d'un sujet à l'époque pré-internet était beaucoup plus laborieuse qu'aujourd'hui.

Au XXe siècle, si l'on désirait s'informer sur le traitement qui avait été fait d'un sujet dans l'actualité, il fallait se déplacer physiquement pour consulter les microfilms des journaux et magazines.

On pourrait croire qu'avec le moyen de diffusion extraordinaire qu'est internet, les médias traditionnels ont sauté sur l'occasion pour mettre leurs archives en ligne ou, au minimum, les textes publiés depuis qu'ils ont pignon sur le web. Or, il n'en est rien. Leurs traces disparaissent parce qu'inaccessibles.

Si vous faites une recherche sur un sujet donné, les billets des blogues traitant de ce sujet vont fort probablement ressortir au haut de la liste des résultats, beaucoup plus souvent qu'un article de journal, si prestigieux soit-il. Pourquoi? Parce que le contenant des blogues est conçu de telle sorte que le contenu puisse être lu par le plus grand nombre de personnes. Ils suscitent la discussion, les débats et donc le référencement par des hyperliens. Toutes des qualités que n'ont pas la grande majorité des médias traditionnels, sous prétexte d'une possibilité de profit supplémentaire grâce à une seconde vente de ces articles.

Le débat à savoir si les blogueurs sont des journalistes ou non prend dès lors une toute autre saveur. Je ne suis pas un journaliste, je ne le revendique pas de toute façon, mais le texte que vous lisez présentement sera très probablement toujours librement accessible sur internet. Pas disponible sur CEDROM SNI contre 4$ avec une unique phrase pigée au hasard dans le texte pour tout résumer. Et l'impossibilité d'utiliser un hyperlien y menant pour que le lecteur puisse constater par lui-même ce dont vous parlez, plutôt que vous fier à ce que vous en dites.

Certes, ces articles pourront peut-être un jour se retrouver dans le domaine public, mais combien de décennies cela prendra-t-il? S'il y a un débat à faire sur un sujet, il y a plus de chances qu'il survienne dans les années qui suivent sa publication plutôt que dans les siècles suivant. Si discussion il y a, il y aura référencement, c'est-à-dire hyperliens. Donc, s'il y a recherche sur ce sujet par la suite, qu'est-ce qui se retrouvera en premier dans les résultats?

Bien sûr, si on se projette dans 100 ans et qu'une personne cherche le traitement d'un sujet dans une publication en particulier, elle saura le trouver. Mais cette technique date du XXe siècle, aucun avantage de la technologie n'est utilisé.

Les médias traditionnels se trouvent à être d'éphémères chroniqueurs: ils ont un impact précis dans le temps et, souvent, dans l'espace. Si tôt l'événement passé, leurs textes vont se retrouver dans les catacombes de la propriété intellectuelle. Le savoir-faire, le talent et la qualité sont très souvent présents dans ces publications mais, tristement, elles sont appelées à disparaître de l'horizon peu de temps après leur édification. À moins d'être un archéologue avec une carte détaillant précisément où trouver ce qu'il recherche, personne ne retrouvera ces textes. Les médias traditionnels construisent des cathédrales sur des sables mouvants.

Note: Dans le même ordre d'idée que ce texte, je vous invite à lire De la distribution du code source dans les publications scientifiques.

Internautes, du haut de ces octets, quarante siècles vous contemplent

Il y a fort à penser que, pour peu qu'une page web soit bien construite, elle demeure accessible pour très longtemps.

Pour combien de temps? Et bien… avec des projets tel que archives.org et les capacités technologiques qui ne diminueront certainement pas, un contenu web ouvert (pas de Flash (MC)!!!) et respectant les standards (afin qu'il puisse être accédé le plus facilement possible par des programmes informatiques) a des bonnes chances d'être accessible pour… toujours.

Ça donne le vertige rien que d'y penser. Le texte que vous lisez présentement, si le webmestre s'y prend bien, et c'est le cas sur tout ce qui se trouve sur ptaff.ca, sera selon toute vraisemblance encore accessible dans des milliers d'années.

Je prédis la création, d'ici quelques décennies d'une [sous-]dispcipline de la recherche d'archives uniquement consacrée aux documents disponibles sur les réseaux. Que pensait les Québécois en 2005 de l'ouragan Katrina? De quoi discutait les adolescents Japonais en 2011? Quel vocabulaire utilisaient-ils? Comment s'est-il développé?

C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que ceci se produit. Il existe bien des textes écrits il y a des milliers d'années, mais ceux-ci sont peu nombreux, souvent ardus à interpréter, d'une datation peu précise (surtout ceux publiés avant l'invention de l'imprimerie) et un scribe Akkadien bien intentionné il y a 3000 ans avait peu de chance de nous faire parvenir l'inventaire de la grange de son commanditaire.

Aujourd'hui, avec des moyens informatiques tout ce qu'il y a de plus humble, un simple ordinateur personnel, une touche de logiciels libres et les connaissances pour les manoeuvrer, une personne comme moi peut aspirer à la pérénnité de ses écrits.

Personne ne m'indique si ce que j'écris, avant publication, est bien ou non. Aucun filtre, sinon ceux que je m'impose. Imaginez la richesse de toutes les publications librement accessibles réunies dans 10 ans, 100 ans, 1000 ans!

De la valeur ajoutée des pages de discussions des articles de Wikipedia

Un des aspects négligés, selon moi, à propos de wikipedia, c'est la valeur incroyable qu'ajoute la page de discussion des articles.

Il est non seulement possible d'avoir le point de vue sur lesquels les auteurs se sont entendus sur les articles, mais on peut s'informer sur les points litigieux, nébuleux et lire quels ont été les arguments et contre-arguments. On peut alors voir quels points soulèvent les passions, situer les points soulevés dans le temps, voire dans l'espace si on sait d'où proviennent les contributeurs. Une mine d'informations!

Des exemples? Avec grand plaisir.

Tout d'abord le passage qui est à l'origine de ce billet. Il s'agit de la discussion sur le verglas massif de 1998:

Titre de l'article

Est-ce que Crise du verglas de 1998 ne serait pas plus approprié pour nommer cet article? D'une part, c'est la terme couramment utilisé. D'autre part, l'expression verglas massif ne me semble pas naturel. Est-ce qu'un verglas peut être « massif »? Cela ressemble à une influence du mot anglais massive. Nepas ledire 14 octobre 2006 à 19:24 (CEST)

Cet article ne porte pas seulement sur l'aspect crise de ce verglas mais sur l'événement, ses origines, ses conséquences,etc. l'article nécessite donc un titre descriptif et non juste une appellation locale. Secondo, le titre original était "Tempête de verglas de 1998" mais du verglas ça ne tombe pas, c'est la pluie qui en se congelant qui forme le verglas. Tertio, selon le linguiste de Radio-Canada et l'Office québécois de la langue française, on parle de verglas massif pour désigner ce genre de situation et ça ne vient pas de "massive" en anglais. Pour toutes ces raisons, j'ai changé le titre le 8 mars 2006 (voir historique) selon les critères mentionnés. Pierre cb 15 octobre 2006 à 00:09 (CEST)

Un deuxième exemple: la sensibilité Saguenay vs Lac-St-Jean est exprimée sur la page de discussion et non sur l'article du Saguenay–Lac-Saint-Jean

Troisième exemple: Hugo Chávez, un type qui ne fait pas l'unanimité? Vous ne croyez pas si bien dire.

Quatrième exemple: Mon empoignade épique avec un Français sur la chopine et la pinte. On a fini par s'en sortir.

Sur quoi s'ostinait le gens qui ont fait les articles des encyclopédies traditionnelles? Quels ont été leurs arguments? D'où venaient-ils?

On ne peut comparer des incomparables, je suis bien d'accord.

Le nouveau bébé de l'année ne sera pas télédiffusé

31 décembre, Mme Tremblay est à l'hôpital avec son mari, ses contractions ont commencé dans la soirée.

Les yeux rivés sur le moniteur de l'échographie, le futur papa se demande s'il aura l'honneur de se voir à TVA le lendemain en tant que père du premier bébé de l'année.

Arrive minuit, jour de l'an. Le moniteur de l'échographie s'éteint tout seul sous les yeux stupéfaits des parents et du personnel médical. Plus d'images, il va falloir y aller comme dans le temps du trisaïeul.

Le médecin: « Ha, je ne vous avais pas dit que l'hôpital avait réussi à débloquer les fonds pour migrer à Windows Vista? Je crois qu'il y a un problème de licence pour le décodeur MPEG 2 et les composantes Dolby digital, ce qui fait que nous n'avons plus accès à la télévision. »

Le papa: « Mais oui, je comprends, c'est pour protéger la propriété intellectuelle qui fait en sorte que notre société peut évoluer que nous devons mettre en place de telles mesures de protections. Bien qu'il y ait parfois quelques accrochages comme celui-ci, c'est un moindre mal puisque ceci nous permet d'avoir des incitatifs monétaires pour encourager les inventeurs qui, sinon, n'inventeraient plus rien, c'est bien connue. »

Le papa: « Allez-y sans appareil télé docteur. Après tout, on est dans le temps du jour de l'An. »

La maman: « Haaaa!!!!! »

Référence:
Vista testers get unexpected holiday gift: No TV

1960: Le Canada vu par les Français

J'ai à la maison l'Encyclopédie Universelle française, une édition datant de 1960 publié au Québec par la Société des éditions Leland, Limitée.

Je recopie ici la section « Population et gouvernement » de l'article sur le Canada où on y apprend, entre autre, que les Indiens vivent dans la forêt et que le Canada fut à une époque une « grande puissance ».

Bien que l'on puisse dire que la description de la population est obsolète, il en va autrement de celle du gouvernement qui est d'une actualité troublante. Je n'ai jamais entendu parlé du gouvernement canadien comme étant le conseil des ministres où la Chambre des communes et le Sénat y ont un rôle d'assistant…

L'AMÉRIQUE
LE CANADA

A peine moins étendue que l'Europe (9 964 000 km² avec le Labrador et Terre-Neuve, rattaché en 1948), le Canada n'est peuplé que de 14 millons d'habitants. La rudesse du climat limite la zone habitable, « le Canada utile », à une frange méridionale. Malgré ce faible peuplement, l'abondance des ressources naturelles, l'ampleur de la production agricole et un développement industriel récent placent le Canada au rang des grandes puissances.
[…]
Population et gouvernement. – Le Canada compte 14 500 000 habitants, presque exclusivement d'origine européenne. Les Esquimaux, dans le Grand Nord, et les Indiens, dans la forêt, ne sont pas plus de 165 000. Les descendants des 60 000 Français installés au XVIIIe siècle sur les rives du Saint-Laurent sont aujourd'hui plus de 4 millions (31 p. 100 du total), sans parler de 2 millions de Canadiens français venus s'établir dans le nord-est des Etats-Unis. Ils forment la majorité de la population des provinces maritimes et de la vallée du Saint-Laurent. Un petit nombre seulement a essaimé vers l'ouest, dans la Prairie. Les Canadiens anglais, venus de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, représentent 50 p. 100 du total. Plus entreprenants que les Français, ils ont colonisé la Prairie et les rives du Pacifique. Le reste se compose d'« étrangers » où se mêlent les représentants de tous les peuples de l'Europe. L'immigration européenne, qui avait été forte au début de ce siècle, était à peu près tarie en 1939. A présent, l'accroissement de la population est dû surtout à l'excédent des naissances, la natalité étant très forte, en particulier chez les Canadiens français.
[…]Le Canada est un Etat fédéral composé de deux territoires et de dix provinces ayant chacune un gouvernement représentatif. Le pouvoir fédéral est confié à un Conseil des ministres assisté d'un Sénat et d'une Chambre des communes. Le Canada fait partie de la communauté des nations britanniques, et le roi d'Angleterre continue d'être représenté par un gouverneur. Bien que ses intérêts l'orientent de plus en plus vers les Etats-Unis, le Canada fait preuve d'un grand loyalisme envers l'Angleterre.

Référence: Encyclopédie Universelle française, Première édition, Volume I, Le Canada, p. 163-164. ~ 1960

Le coût de l'octet sur support CD-R et DVD

Je magasinais, bien malgré moi, la semaine dernière et cherchant un magnétophone numérique je m'arrête dans un magasin d'électronique grande surface. Tiens, me dis-je, je vais m'acheter des CD-R, il ne m'en reste presque plus à la maison.

Je m'arrête dans la section et je constate à mon grand étonnement, que le plus bas coût pour 50 DVD est de 16$ (en ligne à 10$ au moment où j'écris ces lignes) et que le plus bas coût pour 50 CD-R est de 30$. Puisqu'un DVD a une capacité de stockage de 4,4 gigs et un CD-R 700 megs, il est possible d'avoir la même quantité d'information sur 1 DVD que sur 6,3 CD-R. Or, un CD-R revient à 1,875 fois le prix d'un DVD.

Autrement dit, un octet sur un CD-R est 11,8 fois plus dispendieux que sur un DVD. Plus qu'un facteur 10! Je n'en reviens toujours pas. Il y a un ordre de grandeur de différence entre le coût de stockage sur les DVD et sur les CD-R.

Comment cela se peut-il? C'est simple, les CD-R ont une redevance sur chaque unité vendu. Au Canada, elle est de 21¢ sur chaque unité, ce qui fait la coquette somme pour 50 CD-R de 10,50$, soit plus que le coût des DVD, seulement en redevances. Vous pouvez télécharger le document officiel de la Commission du droit d'auteur du Canada pour les redevances sur la vente de support audio vierge (pdf).

Histoire du Canada, Les Frères de l'Instruction Chrétienne

Je suis tombé dans une brocante, tout à fait par hasard, sur un livre ayant pour titre Histoire du Canada, 6e et 7e années, écrit par Guy Laviolette et publié chez la Procure des Frères de l'Instruction Chrétienne, LA PRAIRIE, P.Q.

Je n'ai pu résister à la tentation et je l'ai acheté. Il est resté dans ma pile de «livre à lire» pendant pratiquement 1 an. La semaine dernière, je l'ai ouvert et j'ai lu un passage. Révélation. Je vous en recopie ici un extrait pour partager avec vous la conception de l'histoire qui était véhiculée par le système d'éductation du Québec à ce moment; témoignage de la perception et de ce que l'on transmettait à la jeune génération de cette époque.

Précisons que le livre a été publié en 1954 et qu'il était utilisé, je suppose, par les religieux des années 1950 à travers le Québec pour enseigner l'histoire du Canada. Le traitement historique, le ton, le choix des mots, même la ponctuation méritent une grande attention pour comprendre l'évolution qu'il y a eut entre cette vision de l'éducation et celle que nous avons présentement.

Remarquons notamment l'utilisation des mots Canadiens pour Québécois de langue française et Anglais pour tous désigner tout ceux qui parlaient cette langue. De plus, l'utilisation de la première personne du pluriels (le nous) dans un livre d'histoire a de quoi surprendre.

Je recopie ici une section du chapitre 6, chapitre ayant pour titre Les Canadiens prennent conscience de leur force et la section étant celle qui concerne la première session du Bas-Canada. Même si la ponctuation paraît curieuse en certains endroits — présence ou non d'espace après les deux points ou le point d'interrogation, titre de sous-section entre 2 paragraphes de citation — elle a été scrupuleusement respectée.

Dessin d'un orateur debout devant un assemblée d'hommes. La seule couleur est une teinte vert pâle et on y voit le titre du chapitre 6 en italiques.

1. Première session du Bas-Canada

Acte Constitutionnel de 1791

Le gouvernement Royal qui régissait le Canada au moment de la conquête fut remplacé par un gouvernement militaire auquel succéda le régime absolu dont quelques membres étaient favorables aux Canadiens.

Mais voici que de 1782 à 1784, l'arrivée de cinquante mille Loyalistes devait donner à notre pays un caractère plus anglais. Les nouveaux venus, en particulier, réclamèrent un gouvernement élu par le peuple, comme en Angleterre et aux Etats-Unis.

Londres se rendit finalement à leurs désirs, et en 1791, George III divisa le pays en deux provinces: le Bas-Canada (Québec) et le Haut-Canada (Ontario). Il mit un gouverneur général à la tête de la colonie, et à la tête de chaque province un lieutenant-gouverneur assisté d'un Conseil exécutif, d'un Conseil législatif et d'une chambre d'Assemblée dont les membres devaient être élus par le peuple.

Evénement extraordinaire

Il s'agissait là d'un fait vraiment extraordinaire dans nos annales, fait dont l'avènement fut célébré par des discours et des banquets. Puis on procéda sans retard à l'élection des premiers députés.

Villes et campagnes du Bas-Canada furent divisées en vingt-six comtés, auxquels les Anglais donnèrent des noms bien connus dans leur pays d'origine, comme Buckinghamshire, mais qui ne disaient pas grand-chose aux fils de la vieille France.

Premiers députés

Dans le Québec, les Anglais ne comprenaient que le quinzième de la population, et il n'étaient en majorité dans aucun comté. Ils n'avaient donc droit qu'à un, deux, ou trois députés, tout au plus. Généreux comme toujours, ou même un peu naïfs, nos ancêtres élurent seize députés anglais sur cinquante, soit près du tiers. Six de ces députés étaient cependant mariés à des Canadiennes.

Ajoutons que les Canadiens convoitaient peu le poste de député parce qu'ils étaient pauvres et que, non seulement la position ne rapportait rien, mais qu'elle les obligeait à négliger leurs propres affaires.

Pendant la session, les députés louaient une chambre dans les maisons privées de Québec et se nourrissaient le plus souvent d'aliments qu'ils avaient apportés: lard salé, porc frais rôti, pommes de terre, pain de ménage, mélasse, etc.

Certain venaient de très loin. Ils avaient dû voyager quinze jours en traîneaux avant d'atteindre l'ancien évêché de Québec, où devait se tenir la première session du Bas-Canada.

Moment solennel

La première session s'ouvrit à Québec le 17 décembre 1792. C'était une heure vraiment solennelle pour nous, car nous étions appelés à remplir des fonctions nouvelles. Le peuple aurait désormais le droit d'exprimer librement son opinion par la voix de ses députés.

Outre Joseph Papineau, dont nous reparlerons bientôt, on remarquait parmi les députés canadiens Jean-Antoine Panet, notaire et avocat, Pierre Bédard, le premier avocat de son temps, celui qui connaissait souvent mieux les lois anglaises que les Anglais eux-mêmes, parce qu'il les avait approfondies davantage. Il y avait aussi messieurs Taschereau, Chartier et Lotbinière…

Choix de l'“orateur”

Quand il fallut élire un président de l'Assemblée, messieurs Papineau, Taschereau et Bédard proposèrent un homme de leurs croyances et de leur nationalité : l'avocat Jean-Antoine Panet, député de la Haute-Ville de Québec. Il s'agissait d'un poste important puisqu'à la Chambre, c'est l'“orateur” qui dirige les discussions et préside l'assemblée. Parfait bilingue, bien au courant des lois, et du côté de la majorité parlementaire, Panet méritait certes d'occuper ce poste.

Or les députés anglais — seize, on s'en souvient — prétendirent que, dans une colonie anglaise, l'orateur devait être choisi parmi les députés de langue et de nationalité anglaises.

Les nôtres tinrent bon, et Panet fut élu par dix voix de majorité.

Quelle langue adopter?

Quelle langue adopterait-on pour la rédaction des lois, la langue française ou la langue anglaise ? Jusque-là, la langue française avait toujours été en usage dans les actes officiels, le pays étant composé presque exclusivement de Français. Mais en 1792, les descendants des vainqueurs prétendirent qu'il fallait introduire la langue anglaise au pays “pour attacher plus sûrement les Canadiens à la Grande-Bretagne”.

Dessin d'un orateur debout devant une table entourée d'hommes. La seule couleur est une teinte vert pâle.

Doué d'une stature imposante, d'une voix sonore et pleine, d'une éloquence vraiment extraordinaire, Joseph Papineau protesta vigoureusement contre ce qu'il appelait une injustice criante, et Pierre Bédard l'appuya disant:

“Si la langue anglaise est nécessaire pour attacher les colonies au Roi d'Angletterre, pourquoi les Etats-Unis d'Amérique, où la langue anglaise ets la langue dominante, se sont-ils révoltés et soustraits à la domination de la Grande-Bretagne, leur mère-patrie? N'est-il pas ridicule de vouloir faire consister la loyauté d'un peuple uniquement dans sa langue?”

Vif débat

“Rappelons-nous l'année 1775, continua Chartier de Lotbiniaire, qui s'était déjà rendu à Londres pour défendre les droits de la langue française. Ces Canadiens qui ne parlaient que le français ont montré leur attachement à leur souverain de la manière la moins équivoque. Ils ont aidé à défendre toute cette province. Cette ville, cette muraille, ont été en partie sauvées par leur zèle et par leur courage.

“On les a vus se joindre aux fidèles sujets de Sa Majesté et repousser les attaques de gens qui parlaient bel et bien l'anglais. Ce n'est donc pas l'uniformité de la langue qui rend les peuples plus fidèles ni plus unis entre eux.”

Le débat dura trois jours. A force de luttes, Lotbinière, Bédard et Papineau obtinrent que les lois seraient rédigées en français et en anglais. C'était leur deuxième victoire: une victoire dont les répercussions durent encore aujourd'hui, puisque les deux langues ont toujours droit de cité, non seulement à Québec, mais même au parlement fédéral d'Ottawa.

Du bon et du moins bon

Nous allions bénéficier désormais d'une forme de gouvernement plus en rapport avec nos besoins et nos aspirations. Nous possédions des députés de notre choix, moins craintifs et plus indépendants que les conseillers précédents.

Maintenant qu'on nous accordait le droit de vote, il devenait plus facile de montrer à tous que nous étions, dans la province au moins, l'immense majorité.

Par ailleurs, le gouverneur restait assez indépendant et conservait un pouvoir personnel très étendu. Qui, par exemple, nommait aux fonctions publiques? Le gouverneur et son Conseil. C'est dire que, dans la pratique, les fonctionnaires jouissaient de pouvoirs plus étendus que nos députés et c'était dangereux pour la bonne administration du pays.

Tant que le gouverneur demeurait juste et bon, tout allait bien; mais quand il venait à se montrer défavorable aux Canadiens, comme ce sera bientôt le cas pour sir James Craig, il fallait s'attendre au pire.

Notre premier journal, “Le Canadien”

Il était question, vers 1805, de fonder un journal canadien qui exposerait les idées de la majorité et défendrait sa cause, journal semblable au Mercury des Anglais. Mais à cette simple rumeur, le Mercury protesta:

“Cette province est déjà beaucoup trop française pour une colonie britannique. La défranciser autant qu'il est possible devrait être notre but primordial. Le moment actuel est-il bien opportun pour lancer des publications tendant nécessairement à rendre la province encore plus française quand elle l'est trop? Et cela en opposition à un journal anglais dont les effets bienfaisants sont généralement reconnus… Après quarante-sept ans de possession britannique, il est temps que la province de Québec devienne anglaise!”

Le journal annoncé n'en parut pas moins pour la première fois le 23 novembre 18061. Fièrement intitulé Le Canadien(1), il fit tout de suite preuve d'une grande vigueur. Son apparition marquait une date dans notre histoire politique.

Nouveau gouverneur

Telle était la situation du pays quand, au mois d'octobre 1807, débarqua sur nos rives sir James Craig, le nouveau gouverneur de la province.

Craig était un soldat de carrière, poli, affable, et très digne d'allure; cependant son caractère autoritaire allait compromettre son action chez nous.

(1) Au premier rang des fondateurs du “Canadien” figurait Pierre Bédard.
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